Monter au ciel ? Oui, mais comment ?

Tiré de Ma maman du photomaton, d’Yves Nadon, Les 400 coups.
Photo: Tiré de Ma maman du photomaton, d’Yves Nadon, Les 400 coups.

Chaque fois que monsieur B s'élance vers le ciel dans une balançoire, il fait des coucous à papy Gilles, le grand-papa qu'il n'aura jamais connu. «Maman? Pourquoi il est mort, papy Zilles? Pourquoi les médecins ils ne l'ont pas guéri? Est-ce que ze peux lui parler? Est-ce qu'il peut nous voir? Comment il a fait pour monter dans le ciel?»

Ça fait un moment que je suis dépassée par les réponses à servir à un enfant de trois ans concernant notre finalité. Satisfaire sa curiosité, protéger son innocence, ne pas trop brusquer mes propres limites, le menu est varié. Je tergiverse sur le choix des mots, m'embrouille dans les explications et la procédure, bafouille quelques évidences auxquelles je ne suis pas certaine de croire. Bref, je mesure l'immensité de mon analphabétisme devant le mystère de la mort. Bouche le B, je suis.

«Il faut dire la vérité aux enfants, ne pas employer de métaphores», m'explique Sylvia Hamel, une psychothérapeute qui a fondé Parent Étoile à l'intention des enfants endeuillés. «Il est "parti", il est "monté au ciel", il fait "dodo" ne sont pas des réponses adéquates, même pour les tout-petits. Les enfants sentent, entendent et méritent de vraies explications. Ça les rassure beaucoup. On veut tellement les protéger qu'on ne leur rend pas service. Avant d'aller au ciel, il faut leur expliquer que maman, grand-papa ou leur chien Patate sont morts et ce que nous savons de la mort.»

S'arracher la tête

Il y a deux semaines, on a demandé à la fondatrice de Parent Étoile d'annoncer à un petit garçon de quatre ans la mort de sa mère, enceinte de quatre mois et décédée dans son sommeil à l'âge de 26 ans. «Le papa ne se sentait pas capable de le faire. Et c'est souvent mieux si la mauvaise nouvelle arrive d'un étranger. L'enfant peut nous en vouloir à nous, ce n'est pas grave. Lorsque je suis repartie, il m'a dit de ne plus lui adresser la parole... », dit Sylvia, qui a versé de grosses larmes en lui annonçant que sa maman et son futur petit frère étaient morts. «Il le savait déjà. J'ai seulement mis des mots sur ce qu'il percevait dans son entourage depuis quelques jours. J'avais apporté un petit ourson en peluche en lui disant que l'ourson était orphelin et qu'il n'avait personne pour s'occuper de lui. Il me l'a pris des mains. Mais une fois que je suis partie, il lui a arraché la tête. Voyez-vous la douleur qu'il avait dans la sienne? La grand-maman a recousu l'ourson et depuis, il s'en occupe bien... »

Sylvia Hamel organise également des ateliers sur le deuil qui s'adressent aux enfants de 6 à 12 ans. Elle les fait dessiner sur un oreiller, baptisé «l'oreiller de colère»: «Dans la mort, on se sent toujours abandonné. Et en colère contre celui qui est mort, ou contre les médecins qui ne l'ont pas guéri, ou encore contre l'autre parent qui est moins disponible.» Sylvia fait également écrire une lettre à la personne décédée: «As-tu engraissé?», «As-tu la télé?», «As-tu une nouvelle blonde?», demandent les enfants à l'un ou l'autre de leurs parents disparus. La thérapeute utilise aussi des insectes morts pour expliquer aux tout-petits l'absence de faim ou de douleur: «Parfois, les enfants se sentent soulagés par la mort d'un parent malade depuis longtemps car la souffrance était difficile à porter pour eux. Et avec le soulagement vient la culpabilité. C'est le genre de choses qu'on aborde. On leur explique qu'on meurt seulement si on est très, très, très vieux, très, très, très malade ou très, très, très blessé. Trois fois le «très», c'est très, très, très important!»

Sylvia fait régulièrement face à la problématique du suicide. Le parent survivant veut à tout prix épargner la vérité aux enfants. «Une mère qui ne voulait pas que ses enfants de 7 et 10 ans sachent que leur père s'était jeté devant un train m'a appelée l'an dernier. Son fils lui avait dit qu'il avait tenté de se suicider en rentrant de l'école. Rien de grave: il jouait à se jeter en haut d'un banc de neige. Mais c'était un cri d'alarme. Cet enfant savait que son père n'avait pas eu un "accident" de train. Sa mère s'est souvenue de Parent Étoile quand son fils a demandé un télescope afin de voir son père dans le ciel.»

De toutes les couleurs

Parce qu'ils ont l'air d'oublier et de jouer, passent rapidement d'une émotion à l'autre, on sous-estime énormément la tragédie du deuil chez les enfants. Les deuils non résolus ressurgissent forcément plus tard, lors d'une perte subséquente. «Un deuil non résolu peut avoir des conséquences sur trois générations. Les enfants ont besoin d'en parler eux aussi, de faire partie des rituels, d'assister aux funérailles ou d'aller au salon funéraire s'ils en éprouvent le désir», estime Sylvia Hamel, qui a vu débarquer chez elle des adultes blessés par un «vieux» deuil.

Dans son livre Les Couleurs de ma mère, Francine Caron aborde la difficile question de la mort d'une maman en passant par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. «Ce livre, je l'ai écrit il y a six ans mais ç'a pris du temps pour trouver un éditeur qui accepte de toucher au sujet. À mon école, où je suis intervenante communautaire, il y a plein d'enfants qui perdent leur maman. Ce n'est pas rare. Mais dans notre société, une mère ne meurt pas. Une mère, c'est de l'ordre de l'intouchable.»

Francine a elle-même écrit ce livre, magnifiquement illustré par Annouchka Gravel Galouchko, à la suite d'un deuil non résolu qu'elle a porté durant 30 ans. Elle constate que beaucoup d'adultes offrent son livre d'enfants à d'autres adultes. «On redevient un enfant quand nos parents nous passent le flambeau», remarque cette mère de quatre garçons qui estime que les enfants sont des baromètres et de grands observateurs, qui méritent tous nos égards et notre attention dans le deuil. «Il faut surtout leur dire de ne pas avoir peur de s'attacher et d'aimer, même si ça peut faire mal. Il n'y a pas grand-chose qui accote ça dans la vie, malgré tout», pense l'auteur.

Forte des conseils de Francine et de Sylvia, j'ai emmené mon B voir mon père au cimetière cette semaine. Devant la pierre tombale, je lui ai expliqué les choses de la vie.

— Papy Gilles était très, très, très triste et il a choisi de mourir pendant que tu étais dans mon ventre. C'est pour ça que les médecins n'ont pas pu le soigner. Il ne voulait plus vivre, tu comprends? Mais toi, si jamais tu es très, très, très triste, tu vas en parler à quelqu'un, ok? Tu ne vas pas choisir de mourir!

— Oh! Pauvre lui! Est-ce qu'il est encore triste, maman?

— Je crois qu'il doit être triste de ne pas t'avoir rencontré.

En quittant le cimetière, mon B a soufflé un baiser vers le ciel. «Bye Papy, sois plus triste!»

cherejoblo@ledevoir.com

Pleuré: en lisant le livre Ma maman du photomaton d'Yves Nadon, illustré par Manon Gauthier (Les 400 coups). Ce récit traite du suicide d'une maman et ça vous crève le coeur même quand vous êtes grand. «Maman est morte un soir de mars. Comme ça. Même pas par accident. On m'a dit que maman avait trop de peine, qu'elle trouvait cela trop difficile de vivre. Qu'avec moi, elle était heureuse, mais que ce n'était pas assez.» C'est Maxime, six ans, qui nous parle de sa maman. Yves Nadon, lui, a cru bon raconter cette histoire inspirée de la vie d'une de ses élèves.

Lu: à mon B Mon chien Gruyère d'Yves Nadon (un de ses livres préférés), illustré par Céline Malépart (Les 400 coups) et Molly au paradis d'Emma Chichester Clark (Folio benjamin). Les deux histoires traitent de la mort d'un chien et des étapes du deuil. Excellente façon de dédramatiser et de faire parler l'enfant qui perd son «meilleur ami». Ou son «plusieurs amis», comme dit mon B à son chien en peluche Poupoune.

Noté: les coordonnées de Parent Étoile, un organisme soutenu par la Maison Monbourquette. Tél: 514 947-0606, www.parent-etoile.com. Une nouvelle série d'ateliers de 10 rencontres pour les 6-12 ans débute bientôt. Également, on offre un atelier d'une journée aux enfants accompagnés du parent vivant. L'organisme peut aussi visiter les écoles pour expliquer la mort aux enfants dont un camarade est affecté par le deuil ou une classe qui a perdu un des siens. On aide aussi les enfants dont un membre de l'entourage est aux soins palliatifs. La fondatrice rêve d'une maison qui serait ouverte 24 heures sur 24, tous les jours de la semaine, comme certains McDo.

Visionné: l'émission Zone Libre qui sera diffusée ce soir à Radio-Canada et qui enquête sur les médecines douces. Bien sûr, ça sent la chasse aux sorcières, mais je dois dire que j'ai été témoin de suffisamment d'arnaques depuis que je m'intéresse aux médecines douces pour ne pas être ravie. Un excellent reportage qui va faire beaucoup de vagues (souhaitons-le) et qui nous présente un médecin de Québec ayant choisi de travailler main dans la main avec des naturopathes et des homéopathes parce qu'il juge la médecine scientifique limitée dans ses traitements. Mon défunt père médecin doit se retourner dans son urne.

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Ceci n'est pas un blogue

Ivresse au volant

Cher Gregory,

Chaque fois que je syntonise la Première Chaîne de Radio-Canada, le samedi, je me dis que tu es le meilleur animateur d'apéro de toute l'histoire de la radio francophone. Pétillant comme une bouteille de bulles, apaisant comme la première gorgée du premier gin tonic après une rude semaine, savant comme un singe après trois mojitos, fin comme un sherry, straight comme un martini, tu es capable de mélanger Fernandel, Éric Lapointe et Eartha Kit pour en faire un cocktail explosif et savoureux. Et puis, avec toi, on est toujours en tête-à-tête avec un piano. Ton respect pour la musique s'entend rien que d'une oreille. Tu as l'ivresse contagieuse.

Je ne t'écris pas pour te rebooster l'ego — tu as une mère pour ça — mais pour répondre à ta question de samedi dernier.

Tu as fait jouer Piaf — Johnny, tu n'es pas un ange. Je chantais à tue-tête dans l'auto. Heureuse, j'étais. Je pétais la balloune si un policier m'arrêtait.

Après les derniers accords, tu t'es demandé ce que nous leurs trouvions: «Pourquoi les femmes aiment les "mauvais garçons"? J'aimerais qu'on m'explique.»

Pertinente question à laquelle je réponds dans la prochaine édition de Châtelaine. Oui, oui, le magazine de fèmmes lu par 422 000 hommes (le tiers du lectorat!) chaque mois. J'explique en long, en large et surtout en travers l'effet bad boy ou le jerk appeal. Disponible en kiosque autour du 10 décembre, la saison des apéros et des jerks avec une barbe blanche.

En attendant, sache que les gars «propres» (pour reprendre ton expression) finissent toujours par nous rattraper dans le détour. Nous avons beau croire au père Noël, nous ne sommes pas totalement masos. On se retrouve pour l'apéro demain.

Joblo

www.chatelaine.com/joblo

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