La relève

Paris — « J'ai ma fille qui a décidé de prendre la relève au domaine et j'en suis encore ému. Un choix difficile car elle venait tout juste d'avoir la confirmation d'un poste de cadre supérieur dans l'administration publique, alors imaginez, troquer un poste de fonctionnaire à vie pour l'école buissonnière du vin... », me confiait récemment un vigneron de Loire, aussi étonné que ravi du choix filial. Car bosser dans la vigne, avouons-le, a toujours fourni le vin sur la table mais n'offre pas, en contrepartie, le choix de s'enrichir. À moins d'être bien né. Ou d'avoir du nez et de l'ambition dans les mollets.

Ils sont nombreux et nombreuses en France comme ailleurs à prendre le relais au domaine. Quand, bien sûr, le paternel veut bien passer le flambeau! Car il s'accroche parfois, le paternel, surtout après trois, voire quatre décennies de vendanges derrière le sécateur.

Comment, d'ailleurs, laisser derrière les enfants de sa vigne pour les confier devant aux enfants de sa femme? Certains n'y arrivent pas, s'obstinant coûte que coûte à différer leur «sortie» sous l'impression qu'ils se croient toujours irremplaçables.

D'autres, par contre, invitent la progéniture à vivre à fond l'aventure familiale dès le plus jeune âge, distillant l'amour du travail bien fait et la mémoire des gestes, elle-même héritée de générations antérieures. Les vins changent-ils pour autant de gueule en changeant de mains? Je dirais plutôt que le goût maison se renouvelle. Même esprit, nouvelle dimension.

La progéniture montait à Paris cette semaine. Celle des 15 familles du club Vignobles & Signatures. Vous les connaissez aussi bien que moi, la relève, moins. Elle est pourtant à l'oeuvre au vignoble à «trouver» sa signature, dans la foulée de pères souvent encore très «verts».

Il n'y a qu'à songer à Jean-François Janoueix, dit «le papy» (Vignobles Joseph Janoueix), passablement fier du fiston Jean-Philippe qui bichonne depuis peu le Château La Confession à Pomerol et qui est actuellement l'un des secrets les mieux gardés du Bordelais (La Confession, pas Jean-Philippe). Il y a aussi la jolie Hombeline Guyon, fille de Dominique Guyon (Domaine Antonin Guyon, en Bourgogne) qui, à la suite d'un stage chez les Brunel (Château La Gardine), envisage de poursuivre son apprentissage à l'étranger pour ensuite enrichir le patrimoine familial. Ou encore Charline Drappier, fille de Michel Drappier, qui rêve d'associer design et art contemporain à l'image de marque de la maison.

Parlant de champagne, faites déjà provision du Drappier Carte d'Or Brut à dominante de pinot noir et qui, à 44 $ (no 734699), est incontestablement l'affaire de la saison. Parlez-en à Charline!

Côté Alsace, il y a bien sûr Philippe Blanck (Domaine Paul Blanck & Fils), tellement imprégné du terroir familial que la fibre minérale qui l'anime, quand vient le moment de parler de son riesling G.C. Furstentum 2001 (33,50 $ - no 712570), est proprement intarissable. Bien sec, tranchant, racé (le vin, mais aussi Philippe) et grande bouteille de garde que je vous invite à passer en carafe (****, 2).

Si les filles Combard, Delphine et Magali (Domaine St-André de Figuière) s'orientent vers la branche commerciale alors que François travaille déjà dans la vigne et au chai, tous demeurent sensibles à la Cuvée Vieilles Vignes 2004 de ce magnifique domaine en Côtes de Provence (24,40 $ - no 894659), un rouge plein, au fruité ample, généreux mais surtout d'une pureté étonnante. Le 2005 qui arrivera sous peu vaut lui aussi le détour (***1/2 ,2).

Il y a également les Orliac (Domaine de l'Hortus, à Pic St-Loup), Marie,Yves et François, aux côtés du père Jean Orliac, dont la Bergerie 2004 (18,05 $ - no 10506937), souple, colorée et friande (***, 1), ou encore la Grande Cuvée 2003 (32,50 $ - no 10269775), texturée, harmonieuse et longue en bouche, méritent le détour sur une bonne souris d'agneau braisé (****, 2).

Chez Couly Dutheil, à Chinon, le fils de Jacques Couly, Arnaud, seconde son père depuis 1997 et signe les vinifications depuis deux ans. Et il y a de l'Arnaud derrière la Coulée Automnale 2004 (16,40 $ - no 606343), souple, tendre et fraîche (***, 1) mais du père Jacques derrière le classique Clos de l'Olive 2001 (24,90 $ - no 10264923), qui se goûte bien actuellement avec son charnu substantiel et sa trame détaillée où s'exprime en profondeur le cabernet franc (***1/2, 1).

Avec le Chablis 2005 Vigne de la Reine (24,40 $ - no 560763), Jean-Paul Durup, qui est un habitué de cette chronique depuis plusieurs années, signe encore une fois l'expression du terroir sans forcer la note (***1/2, 1). Même sonorité minérale avec son 1er Cru Fourchaume 2004 (34,75 $ - no 480145), à la fois dense, fourni mais aussi aérien et long en bouche (***1/2, 2).

Dans la famille Cuvelier (bordeaux), chez Guilbaud Frères (muscadet), au Château de Tracy (pouilly-fumé) et chez Jean Tête (beaujolais), les enfants sont encore trop jeunes pour savoir s'ils prendront sa succession. Mais je parie mes boutons de manchette qu'ils feront mieux que les parents. Sans doute est-ce là le désir secret des parents, après tout!

- Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus.

Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2007

Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $, paru en octobre dernier.

www.jeanaubry.typepad.com/ledevoir

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