De Bush à Chrétien

Si vous cherchez à comprendre ce qui s'est passé cette semaine lors de la septième conférence fédérale-provinciale conjointe des ministres de l'Environnement et de l'Énergie portant sur le protocole de Kyoto, oubliez la question de la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Pour quelques minutes seulement, imaginez que Jean Chrétien soit George W. Bush.

Oui, je sais, cela peut paraître incongru. Et, non, je ne fais pas référence ici à leurs compétences linguistiques respectives.

Réunis à Halifax, les ministres provinciaux ont demandé à l'unanimité que M. Chrétien convoque une conférence avec ses homologues provinciaux avant que le Parlement ne ratifie le protocole. Les deux ministres fédéraux présents à la conférence ont ignoré leur demande.

Il s'agit là d'une bien étrange réaction. Comme les autres chefs de ce monde, M. Chrétien a une affection particulière pour les réunions, tant et aussi longtemps qu'elles se tiennent à l'étranger. La semaine dernière, par exemple, il s'est brièvement arrêté à Ottawa après avoir assisté au Sommet de la Francophonie à Beyrouth, juste assez longtemps pour mettre quelques chemises propres dans ses valises avant de se rendre au Sommet du Forum de coopération économique Asie-Pacifique (APEC) qui se tenait à Los Cabos, au Mexique.

Le premier ministre canadien aime tout particulièrement les sommets du G8. En revanche, le président Bush, qui sait bien qu'il a peu à y gagner, y arrive tard et en repart tôt. C'est exactement ce que pense M. Chrétien à propos des réunions tenues avec ses homologues provinciaux.

Sur le plan international, M. Chrétien n'hésite pas à faire siennes les critiques européennes à propos de l'«unilatéralisme» américain. Il a offert d'unir ses efforts à ceux de l'Afghanistan dans l'espoir de mettre un frein à la guerre au terrorisme. Parmi toutes les critiques formulées lorsque les États-Unis ont décidé de ne pas adhérer au Tribunal pénal international, les plus virulentes ont été celles de notre ambassadeur aux Nations unies. Et c'est M. Chrétien lui-même qui a vivement conseillé à M. Bush de signer l'accord de Kyoto.

Chez nous, par contre, M. Chrétien se comporte comme un «unilatéraliste» par excellence en matière d'environnement. Il a pris tout le monde de court, y compris ses ministres, en annonçant, à Johannesburg, que le Canada ratifierait le protocole de Kyoto. Et même s'il avait auparavant promis de convoquer une conférence des premiers ministres en 2003, devant porter sur les soins de santé, cette réunion n'aura lieu qu'après cette fameuse ratification.

Le «multilatéralisme» est vraiment la dernière des options qu'il souhaite envisager. Bien sûr, M. Chrétien sait que les provinces sont généralement en désaccord à propos du réchauffement planétaire puisque leurs représentants sont là pour défendre les intérêts de ceux qui les ont élus. Par conséquent, le fait que tout accord provincial ne puisse que nécessairement refléter le plus bas dénominateur commun explique pourquoi les provinces ne se sont véritablement entendues lundi que sur l'importance de réclamer la tenue d'une conférence des premiers ministres avant la ratification du protocole.

C'est ce qui explique comment les ministres fédéraux peuvent normalement sortir des réunions, même les plus difficiles, le sourire fendu jusqu'aux oreilles. En effet, eux et leurs fonctionnaires peuvent toujours dominer les négociations fédérales-provinciales en exploitant les oppositions qui déchirent les provinces.

Les provinces ne sont pas dupes du jeu d'Ottawa mais ne peuvent s'empêcher de tomber dans le piège. Dans le dossier de Kyoto, c'est le premier ministre albertain Ralph Klein qui a lancé le bras de fer en protestant vigoureusement contre la ratification du protocole et en prônant l'adoption d'une approche made in Canada.

Pendant bien des mois, l'Alberta est restée isolée. Mais M. Klein a récemment reçu l'appui d'une coalition de grandes entreprises qui, si elles appuient la mondialisation commerciale, n'en font pas autant dans le domaine de la mondialisation environnementale.

Dès que l'opinion publique a commencé à fléchir à propos des accords de Kyoto, Ottawa en a profité pour négocier secrètement avec l'Alberta, espérant ainsi tempérer son opposition. Mais les autres provinces ont rapidement compris le double jeu auquel Ottawa se prêtait.

Lorsque le gouvernement ontarien s'est aperçu qu'Ottawa se préparait à alléger le fardeau pesant sur le secteur de l'énergie et donc à alourdir la note des manufacturiers, son appui aux objectifs de Kyoto a considérablement décru.

L'Assemblée nationale — la plus grande alliée d'Ottawa en ce qui a trait au protocole de Kyoto — a adopté à l'unanimité la semaine dernière une résolution pour protester contre l'absence de reconnaissance des efforts entrepris par le passé pour contrôler les émissions de gaz à effet de serre. Pendant ce temps, le premier ministre Gordon Campbell expédiait une lettre au premier ministre Chrétien afin que les efforts de la Colombie-Britannique en matière de gestion forestière — et non ceux du Canada en entier — soient pris en considération.

Désormais, chacune des provinces demande l'autorisation de s'attaquer à sa manière au réchauffement de la planète. Mais celles-ci n'en souhaitent toujours pas moins la tenue d'une réunion avec le premier ministre, peut-être pour faire publiquement étalage de leurs désaccords.

enspector@hotmail.com

Norman Spector a été sous-ministre

auprès de Bill Bennett, ancien premier ministre de la Colombie-Britannique, et secrétaire du cabinet aux relations fédérales-provinciales à Ottawa.