Perspectives - Peureux, le Québec?

Pour l'un, il est paresseux. Pour les autres, il est peureux. Pour ces derniers, le Québec a peur tantôt de la richesse et de la prospérité, tantôt de l'échec ou de l'erreur, c'est selon. Et si le Québec n'était, finalement, que fatigué de ces bien-pensants?...

Le p.-d.g. du Fonds de solidarité FTQ, Yvon Bolduc, a tôt fait de rappeler hier que, derrière ces grands projets qui ne voient plus le jour au Québec, il se fait des choses, beaucoup de choses, à une plus petite échelle. Que derrière ces grands discours sur l'immobilisme, le remboursement de la dette et le naufrage pressenti du système de santé, l'autre Québec, celui de l'entrepreneur et du capital de risque, était tout sauf inactif. En fait, l'immobilisme vient de l'absence de grands projets structurants valables. Et de l'absence de leaders capables de lever ces grands chantiers et de les mener à terme.

Yvon Bolduc a été plus loin dans son allocution hier, devant l'Association des MBA, en parlant de la peur de l'échec, de l'erreur, qui s'est installée au Québec. Une peur alimentée par ces dépassements de coûts devenus la norme dans les projets publics. Une peur se nourrissant de l'absence de discours cohérent sur l'état de santé des finances publiques et sur la façon de rétablir les grands équilibres.

Occupant les premières loges de grands projets tels que le déménagement du casino au bassin Peel et le terminal méthanier de Rabaska, Henri Massé, président du conseil d'administration du Fonds de solidarité, a déjà attribué l'échec du premier à un financement mal ficelé et à un manque de leadership politique. Quant au second, «nous disons au promoteur de faire le travail, d'expliquer les choses devant le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement. Si c'est bien fait, si ça passe les étapes du BAPE... », a-t-il déclaré lors d'une entrevue au Devoir au début d'octobre.

En clair, si le projet se tient, s'il est bien expliqué, s'il passe les différentes étapes, il saura contourner la contestation et l'opposition. Mais si, pour reprendre la suggestion de la Fédération des chambres de commerce, on ne peut ressortir de l'analyse le coût de renonciation, le prix associé à ne pas faire le projet; si ce prix a autant, sinon plus, de poids dans la balance que sa viabilité économique et sociale, il ne faut pas s'étonner que les groupes de pression prennent de l'importance.

Au-delà des propos accusateurs du discours, la Fédération des chambres de commerce a tout de même reconnu que «nous, gens d'affaires, avons donc la responsabilité de mieux véhiculer les qualités des projets et d'illustrer avec davantage de clarté leurs impacts positifs sur la vitalité de la société québécoise». En fait, a-t-elle ajouté, «il revient aux promoteurs de développer des projets qui arrimeront le plus possible les considérations tant écologiques que sociales, sans pour autant compromettre la valeur économique des projets».

On commence à comprendre que, oui, la renonciation au Suroît, au déménagement du casino ou à la privatisation du mont Orford signifie que les pertes, en ce qui a trait au PIB, se chiffrent en milliards. Mais une fois cela dit...

Quant à l'engagement public et à la vision politique, tous deux subordonnés au laissez-faire ou à l'action a posteriori, il faut reconnaître que d'autres grands enjeux dominent l'agenda. Dont celui de l'absence de marge de manoeuvre fiscale. On peut penser à ce fameux déséquilibre que ne reconnaît toujours pas Ottawa, que dénoncent du bout des lèvres certaines provinces, que décrie Québec sans autre combat.

Le contraste était des plus frappants hier. Le gouvernement fédéral a dégagé un surplus de 5,3 milliards après six mois au cours de l'exercice actuel, soit 400 millions de plus qu'au cours de la période correspondante de l'an dernier. Le rythme d'accumulation demeure plus élevé que l'an dernier, une année qui s'est terminée par un surplus de 13,2 milliards dirigé vers le remboursement de la dette. Et ce, malgré une réduction du taux de la TPS et une baisse du taux de cotisation à l'assurance-emploi.

Pendant ce temps, à Québec, on continue de se livrer à une gymnastique comptable tout aussi créatrice, mais uniquement pour faire ressortir un déficit zéro. Pour transformer un défit accumulé de 6,6 milliards, selon le vérificateur général, en un surplus de 192 millions. Pour refiler au moins 5,7 milliards à la dette, a accusé l'opposition.

L'argent est toujours, et plus que jamais, à Ottawa, alors que les dépenses sont dans les provinces. Avec toute cette énergie perdue à jouer l'équilibriste comptable de chaque côté de la rivière des Outaouais, on peut comprendre que la fatigue se soit installée, de ce côté-ci.