Et puis euh - Faux numéro

On se répète, mais bon, l'émerveillement mérite bien ça. Et puis et puis, n'est-ce pas ce que l'humanité fait depuis une sacrée paie, se répéter? Tout a été dit, messieurs dames. Tout. Nommez-moi une seule chose qui n'a pas déjà été dite. Ah, vous voyez bien qu'il n'y en a pas. Et ça n'empêche pas les gens de continuer à parler tout en pensant qu'ils viennent d'inventer quelque chose. La meilleure preuve qu'on se répète, c'est le message laissé dans une boîte vocale.

Avez-vous déjà remarqué que, lorsque les gens laissent un message vocal, ils se répètent au moins trois fois? «Salut. Bon, t'es pas là. Je vais te rappeler demain. Je voulais juste te dire que, concernant ce dont on s'était parlé, ça ne marchera pas. Mais je vais te rappeler demain pour t'en dire plus long. J'espère que tu vas bien, il faudrait qu'on aille prendre un verre à un moment donné. Moi, ça va, à part un petit rhume. Faque je te rappelle demain. O.K. bye.» Si on procède à une analyse épistémologique de la chose, on ne tarde pas à constater que la personne va rappeler le lendemain. Oui oui, elle rappellera le lendemain.

Donc, répétons-nous joyeusement, sans honte particulière ni générale, et avançons que le monde du sport est farci de merveilles. Débordant, devrait-on dire, tellement on ne sait pas par quelle merveille le prendre. Tenez, hier encore, les Red Sox de Boston ont accepté de verser 51,1 millions $US pour avoir le droit exclusif de négocier avec le lanceur japonais Daisuke Matsuzaka. Celui-là même dont je vous avais causé l'autre jour, qui lance une «gyroball» dont il appert qu'elle échappe à toutes les lois de la gravitation universelle. (En passant, la gyroball, selon mes sources, n'a rien à voir avec le succulent plat du même préfixe. La balle ne tourne d'ailleurs pas dans le même sens que le truc à griller la viande.) 51,1 millions qui seront remis au club d'attache de Matsuzaka, les Seibu Lions, si les deux parties en viennent à une entente. 51,1 millions, chers amis, pour le droit de parler, rien de plus. Tout salaire versé à l'artilleur magique sera en surplus de cette somme. Le risque étant évidemment que les Red Sox n'aient plus d'argent pour discuter et que, pour conclure un accord avec Matsuzaka, ils doivent récupérer les 51,1 millions, auquel cas ils n'auraient plus le droit de lui parler et on se retrouverait devant une situation antinomique absurde. Je me comprends. Le sport est chose compliquée. Suffit de voir un carton de jeux d'un entraîneur de la NFL pour s'en convaincre, grand comme un menu de restaurant. Ce qui est franchement étrange: pourquoi un entraîneur de la NFL a-t-il besoin d'un carton (à part pour s'en servir comme écran afin d'éviter que l'adversaire sans scrupules ne lise sur ses lèvres quand il se commande une large) pour se remémorer les jeux alors que les gaillards de 400 livres qui jouent sur la ligne, et qui ont «étudié» en «sciences sociales» à l'«université», sont capables de les connaître par coeur? Faudrait enquêter là-dessus. Dommage que j'aie autre chose à faire.

Mais attention: dans ce monde où les millions sont devenus banals, le merveilleux ne réside pas dans le fait que les Red Sox aient résolu d'investir 51,1 millions dans un tête-à-tête sans même l'assurance que l'union sera consommée. Non, c'est plutôt comment ils en sont arrivés à 51,1 millions plutôt qu'à 48,7 ou 6,2. Ça nous rappelle du reste la fois où Alex Rodriguez avait paraphé un contrat — essayez ça un bon jour dans un cocktail, utilisez le mot «parapher», je suis persuadé que vous ne repartirez pas seul(e) — de 10 ans d'une valeur de 252 millions $US. «O.K., 250 millions, on s'entend là-dessus? — Heu, non, c'est pas assez. — Bondance, tu vas pas me dire que tu veux 300 millions? C'est que j'ai un 1 1/2 sur le Plateau à payer, moi. Et le sans-plomb n'est pas particulièrement donné. Et j'ai un de ces fardeaux fiscaux que le gouvernement avait promis de diminuer mais qu'il a pas pu parce que le précédent gouvernement avait caché des affaires... — Non non, pas 300. Juste 252. Pour le fun.»

Donc, encore une fois selon des sources à l'interne, les Red Sox ont effectué le processus mental suivant. «Y a quelqu'un qui va mettre 50 millions, c'est sûr. C'est le genre des Yankees, ça. Ils sont riches, mais ils ne sont pas très brillants comme tous ceux qui héritent d'une fortune sans y être pour quoi que ce soit et ils vont mettre un chiffre rond. On devrait donc mettre 50,1. Mais tout à coup qu'un autre club se dise que les Yankees vont mettre 50 et mette 50,1. Nous nous en retrouverions fourvoyés, un tête-à-tête à trois, c'est pas l'idéal pour consommer une union si l'un des participants a des valeurs pudiques. On va donc mettre 50,2. Mais si l'autre club, ayant fait la réflexion du 50, a plutôt décidé de mettre 51, nous nous retrouverons carrément avec pas de tête-à-tête. On va donc mettre 51,1. Et si quelqu'un a décidé de mettre 52, ben qu'est-ce tu veux, de toute façon il est pas si bon que ça Matsuzaka.»

À la radio hier, ils disaient que cette somme était «obscène». Mais non, elle est seulement réfléchie. Faut dire qu'à la radio, ils ne disposaient pas des informations de l'intérieur.

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Si ça continue, je décéderai bientôt d'émerveillement. La veine cave va se rompre à force de pâmoison, et ce sera fini. C'est pas des farces, même la lecture du Monde force l'ahurissement sportif. Parfaitement, Le Monde. Vous croyez que, lorsqu'on est abonné au Hockey News ou à Sports Illustrated, on est un peu bête et on se fout de tous les aspects de l'aventure humaine qui ne donnent pas un score final au bout de trois heures, hein? Faux.

Lisons donc ensemble Le Monde d'hier si vous avez le temps (et vous l'avez sûrement si vous en avez assez pour en perdre à parcourir cette chronique qui n'arrivera jamais à la cheville d'autres chroniques faites par d'autres chroniqueurs dont il faut préserver l'anonymat pour éviter qu'ils ne développent la grosse tête).

«Le laboratoire national de dépistage du dopage (LNDD) de Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine), qui a été l'objet d'un piratage informatique visant à le discréditer, a bien commis une erreur dans le traitement du contrôle positif à la testostérone du vainqueur du Tour de France, Floyd Landis. Selon nos informations, l'échantillon B du coureur — dont l'analyse a confirmé la présence de testostérone exogène — a malencontreusement été repertorié avec un mauvis numéro sur le procès-verbal de la contre-analyse.

«Le numéro d'identification de Floyd Landis était le 995 474, alors que sur le PV a été inscrit 994 474. Cette erreur, d'ordre administratif, ne signifie pas que l'échantillon B déclaré positif n'était pas celui de l'Américain. Mais elle est utilisée aujourd'hui par ses avocats — qui promettent de présenter de "nouveaux éléments de défense", vendredi 17 novembre, à Tucson, en Arizona — pour contester son contrôle antidopage positif.»

Répétez après moi, puisque tout a été dit: ils-se-sont-trompés-de-numéro. Ah. Ça y est, je suis mort.

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jdion@ledevoir.com