L'Ontario dans la mire

Pendant qu'au sommet Asie-Pacifique le premier ministre Stephen Harper tente de redorer l'image du Canada sur la scène internationale, ses ministres sont occupés cette semaine à mettre son gouvernement en vedette. C'est notamment le cas au Québec, où les annonces en région vont se multiplier et où des ministres feront des discours, comme l'a fait hier à Montréal le ministre de l'Industrie, Maxime Bernier. Les conservateurs ne misent cependant pas tout sur le Québec car ils savent trop bien qu'une majorité passe aussi par l'Ontario.

La stratégie pour séduire l'Ontario est toutefois différente. Au lieu d'y multiplier les tournées de ministres, le gouvernement conservateur cible son message de manière à rejoindre un segment bien précis de l'électorat, celui qui a fait élire Mike Harris à deux reprises. On parle donc taxes, infrastructures et, bien sûr, ordre public.

Ce dernier thème pourrait surprendre car les sondages nationaux, comme le dernier Environics réalisé pour CBC, montrent que seulement 3 % des électeurs considèrent que cet enjeu est prioritaire, le même pourcentage qu'au moment des élections de janvier. Ce n'est pas non plus un thème très vendeur au Québec. Mais les sondeurs eux-mêmes le disent, la lutte contre la criminalité n'est pas seulement un dada du ministre de la Justice, Vic Toews, c'est aussi un dossier qui fait vibrer une corde sensible, non seulement dans la région de Toronto, mais dans tout l'Ontario.

Signe de cette tendance, la question de la sécurité figurait au programme de beaucoup de candidats lors de la campagne pour les élections municipales ontariennes, qui se sont tenues lundi. C'était le cas, entre autres, du nouveau maire d'Ottawa, Larry O'Brien. Dans la grande région de Toronto, le crime et la sécurité représentaient une question cruciale ou très importante pour 85 % des 748 personnes sondées en ligne par la firme Decima Research, plus de deux semaines avant le vote. Cet enjeu était jugé plus important que la gestion des déchets et les problèmes de circulation et de transport en commun, ce qui veut tout dire à Toronto.

Si la criminalité est en recul, la flambée de crimes violents survenus entre membres de gangs rivales l'an dernier à Toronto a accentué le sentiment d'insécurité et donné de nouvelles munitions aux conservateurs. Il en va de même des statistiques publiées la semaine dernière, qui montrent une recrudescence subite de crimes violents, pour une large part associés au phénomène des gangs par Statistique Canada. Or, ce phénomène est concentré dans les villes, et c'est en Ontario qu'on a enregistré la plus forte hausse de crimes commis par des gangs.

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Les thèmes que les conservateurs fédéraux privilégient en Ontario sont aussi ceux qui ont fait le succès de Mike Harris. La question de l'ordre public (law and order) leur permet de se démarquer des néo-démocrates et des libéraux, tant à Toronto que dans les banlieues, et trouve un écho dans le sud-ouest de la province, dans des villes comme London où aura lieu une élection partielle le 27 novembre. Ce n'est donc pas le fruit du hasard si le premier ministre a dévoilé à Kitchener, la semaine dernière, ses mesures de lutte contre la conduite sous l'influence de la drogue. C'est encore lors d'un passage dans cette province, en banlieue de Toronto, qu'il a attaqué l'opposition pour sa résistance à certaines des initiatives conservatrices en matière de justice.

Le discours sécuritaire des conservateurs ne vise pas tous les Ontariens, mais plutôt les électeurs conservateurs provinciaux qui hésitent encore à suivre le parti fédéral. Mike Harris a, avec environ 45 % des voix, formé deux gouvernements majoritaires en Ontario. En 1999, première année où la carte électorale provinciale était identique à la carte électorale fédérale, il a fait élire 59 députés sur 103 possibles. En janvier dernier, Stephen Harper a récolté 35,1 % des voix, mais seulement 40 des 106 sièges que compte maintenant la province. Avec un peu moins de 5 % de plus, les libéraux ont remporté 54 sièges. Stephen Harper n'a donc pas besoin d'un raz-de-marée en Ontario pour accroître ses chances de former un gouvernement majoritaire, mais il lui faut plus de sièges.

Les conservateurs devront pagayer ferme pour remonter le courant au Québec, mais il leur suffirait d'une petite poussée en Ontario pour améliorer sérieusement leur position. Au chapitre des intentions de vote, il est vrai que la situation est moins rose depuis quelques semaines pour les conservateurs. Mais si les sondages montrent que les libéraux sont en avance sur les conservateurs en Ontario, la marge qui les sépare (entre 4 et 9 %) est beaucoup moins importante que celle qui sépare les conservateurs des bloquistes au Québec (autour de 20 %).

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La stratégie ontarienne des conservateur comporte d'autres volets; l'un d'eux consiste à calmer le jeu avec le premier ministre libéral, Dalton McGuinty. Depuis plusieurs mois, ce dernier profite de toutes les tribunes pour exiger, entre autres, que sa province reçoive, sous forme de transferts, le même montant par habitant que les autres provinces. Frustré par Ottawa, il s'est récemment permis des attaques parfois féroces contre les ministres fédéraux Jim Flaherty (Finances) et John Baird (Conseil du Trésor), tous deux anciens ministres de Mike Harris. Forts en gueule, ils ont répondu sur un ton à peine plus mesuré.

On aurait pu croire que le chef libéral jouait avec le feu face à un premier ministre fédéral reconnu pour sa fermeté mais, contre toute attente, c'est Stephen Harper qui a pris l'initiative d'inviter M. McGuinty en catimini au 24 Sussex. Le déjeuner, qui s'est déroulé il y a une dizaine de jours, aurait permis de faire avancer plusieurs dossiers litigieux, bien que M. Harper soit resté opposé, dit-on, à une modification des transferts pour la santé. La manoeuvre a toutefois eu l'avantage de faire baisser la pression. Personne n'a promis de trêve dans la guerre verbale qui sévissait, mais c'est bien ce qui s'est produit depuis.

Si les conservateurs sont mieux armés pour la joute ontarienne que pour la joute québécoise, ils ne peuvent rêver d'une majorité sans faire de gains sur ces deux terrains. Il leur reste à trouver comment jouer avec la corde sensible des uns sans se transformer en repoussoir pour les autres. Joli défi.

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mcornellier@ledevoir.com