La justice immanente

À voir le Parti libéral du Canada se déchirer à propos de la reconnaissance de la nation québécoise, on ne peut s'empêcher de croire à l'existence d'une justice immanente qui finit par nous rattraper un jour ou l'autre.

N'eussent été l'obsession de Pierre Elliott Trudeau et son empressement à profiter de la déroute du gouvernement Lévesque, après la défaite référendaire de mai 1980, pour rapatrier la Constitution et y enchâsser une Charte des droits sans l'accord du Québec, Michael Ignatieff pourrait aujourd'hui se concentrer sur ses autres gaffes.

Quand le tandem Mulroney-Bourassa a tenté de réparer tant bien que mal les dégâts causés par les libéraux, Trudeau et ses émules se sont aussitôt mis à l'oeuvre pour saboter leur travail. Même Stéphane Dion a déjà déclaré qu'ils avaient commis une grave erreur, même s'il croit maintenant que ce serait encore plus grave de la réparer.

Le texte qu'un groupe d'éminents admirateurs de l'ancien premier ministre a signé hier dans Le Devoir montre à quel point sa pensée demeure vivante. C'est même à se demander si ces gens-là ne sont pas encore plus trudeauistes que Trudeau lui-même.

À leurs yeux, toute cette polémique à propos de la reconnaissance de la nation québécoise semble tellement minable et nombriliste à côté de cette réalisation admirable qu'est le Canada. Ce pays «que nous idéalisons et que le monde admire» n'est tout de même pas un «ramassis» de nations! Les Québécois doivent apprendre à surmonter leur «égoïsme historique» et cesser d'«idolâtrer leurs particularismes» afin de «vivre une expérience humaine de plus grande valeur».

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Bob Rae a peut-être de nombreux défauts, mais il nous épargne au moins les considérations sirupeuses sur la nécessité d'insister sur nos valeurs communes afin de «magnifier davantage notre potentiel de société humaniste». Ou encore celle d'éviter «l'isolement culturel qui rendrait caduque et vide de sens toute adhésion à la construction des idéaux qui ont fait ce pays». Il va sans dire que les idéaux qui ont présidé à la construction du Québec sont infiniment moins nobles.

Soit, les Québécois forment une nation, concède M. Rae, mais il est moins risqué pour l'unité du pays — et du PLC — de gérer leur frustration légitime de ne pas être reconnus comme tel que de faire une nouvelle tentative vouée à un échec certain. Ce n'est sans doute pas très agréable à entendre, mais dire les choses comme elles sont témoigne d'un minimum de respect, qui tranche avec le mépris qui suinte de chaque ligne du texte des trudeaumanes.

On peut difficilement reprocher à un aspirant au poste de chef du PLC et de premier ministre du Canada de vouloir éviter une crise majeure à son parti et au pays. Si besoin était, les sondages de Léger Marketing et de SES Research, dont les résultats ont été publiés en fin de semaine dernière, montrent clairement que le Canada anglais est encore plus allergique à la reconnaissance de la nation québécoise qu'il pouvait l'être à celle de la société distincte.

Quelle que soit la façon dont le PLC tentera de se tirer de se guêpier au congrès de la fin du mois, il restera d'importantes séquelles. Pour le moment, le seul avantage semble être de permettre à Jean Lapierre de quitter encore une fois le PLC sous prétexte d'outrage à la nation.

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Les opinions demeurent partagées sur la sincérité de René Lévesque, quand il a décidé de prendre le «beau risque» du renouvellement du fédéralisme après l'élection du gouvernement Mulroney. Était-ce simplement un repli tactique, en attendant que l'option souverainiste prenne du mieux, ou l'expression de sa conviction que les Québécois ne se résigneraient jamais à quitter la fédération?

Dans la biographie qu'il lui a consacrée, Pierre Godin rapporte les témoignages contradictoires de ses anciens ministres. Selon Claude Morin, M. Lévesque avait voulu expliquer dès 1977 aux autorités françaises qu'il cherchait simplement à former une véritable confédération avec le reste du Canada. Au contraire, Yves Duhaime est convaincu qu'il n'a jamais cru au «beau risque».

À la veille de célébrer le trentième anniversaire de la victoire du 15 novembre 1976, le schisme de l'automne 1984 n'est pas l'épisode dont on préfère se souvenir au PQ. Pour les militants souverainistes, c'était un peu le début de la grande noirceur.

Il est vrai que le parti a connu des heures très sombres jusqu'au retour de Jacques Parizeau. La suite des événements a néanmoins montré que la stratégie du «beau risque» n'était pas bête du tout, malgré son effet démobilisateur du moment. À l'époque, la seule façon pour les souverainistes de sortir des câbles était de renverser le fardeau de la preuve. Vingt ans plus tard, le gouvernement Charest recommence à en sentir le poids.

Quand il a transmis son projet d'accord constitutionnel au gouvernement Mulroney, en mai 1985, M. Lévesque savait très bien que le document irait tout droit aux archives. Lui-même s'apprêtait à quitter la politique et, à quelques mois des élections québécoises, Ottawa attendrait à coup sûr l'élection d'un nouveau gouvernement à Québec avant d'envisager toute initiative dans le dossier constitutionnel.

Robert Bourassa n'a pas eu d'autre choix que de reprendre les choses là où son prédécesseur les avait laissées, même s'il a passablement arrondi les angles pour faire accepter l'accord du lac Meech à ses homologues provinciaux. On connaît le résultat.

Quant il réclamait la reconnaissance du «peuple québécois», M. Lévesque ne se doutait cependant pas que, deux décennies plus tard, un homme en qui plusieurs voyaient une réincarnation de Pierre Elliott Trudeau hausserait la barre et sèmerait la division dans son propre parti, comme lui-même l'avait fait. Le destin emprunte parfois des chemins inattendus, mais il y a tout de même une justice.

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mdavid@ledevoir.com