Et puis euh - Affreusement canadien

Même à un âge plutôt avancé dans le temps, il est possible de continuer à apprendre des choses. Cela peut se faire de trois manières: en regardant Loft Connerie, ce qui permet l'acquisition d'excellents arguments en faveur de la dénatalité; en écoutant Stephen Harper prononcer un discours, ce qui montre que ce n'est pas parce qu'on a des télésouffleurs transparents de part et d'autre de l'estrade que ça ne paraît pas qu'on est en train de lire un texte, assez mal par ailleurs (soit dit en passant, est-ce que quelqu'un pourrait dire à l'honorable premier ministre qu'il n'y a pas, ou si peu, d'accents toniques en français? je vous remercie); en regardant du football canadien.

Remarquez, il ne s'agit pas d'en faire une habitude parce que, franchement, il y a toujours des maudites limites à s'émouvoir des charmes de Hamilton ou du temps qu'il fait en Saskatchewan, mais prenons un dimanche au hasard: avant-hier. C'est la finale de l'Est, qui oppose Toronto à Montréal pour la 418e année de suite, mais que voulez-vous, c'est comme ça, paraît-il, qu'on bâtit des rivalités naturelles qui mettent des ailes piquantes dans le sport professionnel, et puis, entre vous et moi et Ivor Wynne*, y a-t-il plus mythologique qu'une visite épisodique d'Argonautes, fussent-ils en provenance de l'Ontario?

(*Quand j'étais ti-cul, j'avais parfois de drôles d'idées, comme penser que les joueurs de hockey devaient lancer la rondelle dans leur but et me demander pourquoi diable le gardien prenait la peine de faire des arrêts. Un diagnostic d'irrécupérabilité ayant été posé par un expert, on m'a ensuite fiché la paix avec ça, mais les drôles d'idées se sont poursuivies. Ainsi, j'ai ardemment voulu à un moment donné m'appeler Ivor Wynne. Avouez que c'est cool, Ivor, d'autant plus qu'on ne connaît personne qui porte ce nom. — Pour les personnes intéressés, signalons qu'Ivor Wynne est l'appellation du stade des Tiger-Cats de Hamilton, en l'honneur d'un ancien responsable des parcs de la ville, ce qui prouve que la postérité est toujours à portée de fonctionnaire. — On notera par ailleurs que j'ai aussi voulu m'appeler Zenon Andrusyshyn, Gordon Labossière, Junior Ah You, Sheldon Kannegiesser et Joe Foy. Aujourd'hui, c'est Antwaan Randle El et R.J. Umberger.)

Donc, oui, c'est la finale de l'Est. Troisième quart. Nos Alouettes mènent 23-10, mais vous savez peut-être comment c'est, le football canadien: jamais terminé, messieurs dames. De fait, selon des calculs réalisés l'autre jour par une firme de calcul, il est tout à fait possible que jusqu'à 162 points soient marqués dans les deux dernières minutes d'un match de football canadien. Il y en a qui disent que cela est excitant tout plein alors qu'en réalité cela est plutôt ridicule. C'est à cause du cadran: personne, y compris les arbitres, le commissaire de la CFL et Bob Costas qui pourtant sait tout, personne ne sait comment fonctionne le cadran dans les deux dernières minutes d'un match de football canadien. Je sais que j'ai dit ça l'an passé et l'année d'avant et l'autre année d'avant, veuillez m'en excuser, mais la chose est chez moi objet de fascination perpétuelle. (En passant, si vous trouvez bizarre d'utiliser l'expression «y compris» lorsque les personnes évoquées sont rassemblées dans le générique «personne», dites-vous que moi aussi.)

Donc, nos Alouettes mènent 23-10, mais leurs Argonauts viennent de marquer un touché et ils sont en train de monter le terrain. À un moment donné, Ricky Williams, un autre gars habitué à avoir de drôles d'idées, porte le ballon. Il se fait plaquer. Avant de choir au sol, et donc d'être considéré comme étant vraiment plaqué, il laisse échapper le ballon. Le ballon fait un bond. Un arbitre siffle l'arrêt de jeu. Un joueur des Alouettes saisit le ballon. Plusieurs arbitres sifflent. Un joueur des Argos soutire le ballon au joueur des Alouettes et part à courir. Les arbitres sifflent encore. Fin du jeu.

Évidemment, comme le jeu a été sifflé alors que le ballon était libre, les Argos doivent poursuivre à l'attaque. Mais les Alouettes contestent la décision. L'arbitre en chef annonce qu'il va aller consulter la reprise. À la reprise télé, on voit clairement qu'il s'agit d'un échappé de Williams et que le sifflet s'est fait entendre beaucoup trop rapidement, que le jeu aurait dû continuer. Mais on voit et entend tout aussi clairement que le coup de sifflet survient bien avant que quiconque des Alouettes ne touche au ballon. Et un jeu sifflé, on aura beau dire, c'est un jeu terminé, quoi qu'il advienne. Dans son Ford intérieur, on se dit que l'arbitre en chef va constater l'évidence et confirmer la possession des Argos, même s'il y a eu erreur de l'autre officiel.

Ben non. Car dans son Ford, on a oublié qu'il s'agit de la très professionnelle CFL, le circuit qui pendant des années s'est distingué en ayant deux équipes qui portaient le même nom. L'arbitre en chef revient donc sur le terrain et annonce qu'il s'agit d'un échappé recouvré par nos Alouettes (qui, dès le jeu suivant, vont réussir un touché d'une cinquantaine de verges et filer vers le match de la coupe Grey, cela même si un match de football canadien n'est pas terminé tant qu'il reste deux minutes à constater l'élasticité du temps).

Hé ben toi là.

Et c'est à ce moment précis, messieurs dames, qu'on a pu apprendre quelque chose: au football canadien, l'arbitre a accès à une reprise vidéo, mais non à une reprise audio. C'est la reprise avec pas de son. Peut-être n'a-t-on pas le budget pour avoir du son. Impossible d'expliquer autrement cette absurdité.

On apprend aussi du même coup qu'au football canadien, le sifflet ne met pas fin à un jeu, mais il y met quand même fin un peu. Ainsi, nos Alouettes ont pu recouvrer l'échappé après le sifflet, mais le soutirement de la part des Argos survenu juste après, lui, n'est pas recevable. En somme, comme eût pu le psalmodier le poète s'il avait trouvé que le football canadien méritât quelque strophe, c'est pas fini tant que c'est fini.

La prochaine fois, nous procéderons à une épistémologie des trois essais, des receveurs de passes qui partent à courir avant la mise en jeu, du simple et des uniformes brun et orange des Lions de la Colombie-Britannique qui ont battu ma verte Saskatchewan chérie, les infâmes.

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jdion@ledevoir.com