Théâtre - Le théâtre pour bébés: pourquoi, comment...

Questembert — Comment en vient-on à faire du théâtre pour les bébés? C'est autour de cette question que s'est tenu la semaine dernière ici un colloque dans la communauté de communes du pays de Questembert, en pleine campagne bretonne. Il y avait là une bonne douzaine d'intervenants autour d'une grande table et près d'une centaine de personnes dans la salle communale du petit village de Caden, enseignants, diffuseurs de spectacles et responsables politiques. C'est qu'ici aussi, la question semble intéresser beaucoup de gens: pourquoi et comment s'adresse-t-on aux nourrissons?

La réponse à la première question est apparue aussi simple qu'unanime: pour créer des liens. Des liens familiaux, des liens sociaux aussi. Aller au spectacle avec son bébé, c'est l'inclure dès le départ dans une relation plus large, lui offrir la possibilité de sollicitations nouvelles et différentes et d'éveiller ainsi sa présence à l'Autre et à l'Extérieur par la culture. Il suffit d'ailleurs d'assister une fois à un spectacle pour bébés pour saisir tout de suite à quel point ils sont réceptifs à tout ce qui se passe sur la scène. Et quand on a la chance d'en voir encore plus, on prend rapidement conscience du fait que plus la proposition artistique est exigeante, plus elle les surprend, plus ils embarquent! Plus on s'écarte des «gouzis gouzous de matante» auxquels on pense et plus on se rapproche de John Cage, par exemple, en exposant les petits à des sonorités ou à des mouvements et des couleurs qu'ils n'ont pas encore l'habitude d'associer, plus ils seront présents.

Comme le faisait remarquer Jeanne Ashbe, célèbre pour ses livres pour les tout-petits, les bébés sont d'une extraordinaire réceptivité, et on peut très certainement parler d'une intelligence émotive des nourrissons. Au moment où la discussion s'amorçait à peine, c'est elle qui soulignait une autre évidence pas encore tout à fait admise ici comme chez nous: d'une façon ou d'une autre, les créateurs font saisir aux tout-petits qu'ils ne sont pas seuls pour affronter les «petits fantômes» de la vie — absence de la mère, tensions diverses, besoins non assouvis — auxquels ils font rapidement face, qu'on le veuille ou non.

Mais comment faire? Comment fait-on du théâtre pour bébés? Là, le moins que l'on puisse dire, c'est que l'unanimité s'est dissoute aussi rapidement que l'arrivée du soleil fait fondre les bancs de brouillard sur la côte bretonne. Bref: il n'y a pas de recette. Chaque démarche est différente. Et chaque créateur pour la toute petite enfance réinvente la roue à partir de son expérience personnelle, on en aura des exemples concrets un peu plus loin. Mais il y a néanmoins des constantes, des grandes portes d'entrée. Les expériences les plus marquantes que j'ai vécues depuis six ou sept ans déjà impliquaient toutes la musique, les objets, la couleur et le mouvement. Et jusqu'à mon passage ici, j'étais persuadé par exemple que les mots, le texte théâtral, la parole quoi, n'avaient rien à voir avec le théâtre pour bébés; disons que je commence à changer d'idée depuis que j'ai vu des nourrissons de 18 mois fascinés par les contes de Cécile Bergame et les histoires colorées de Getrud Exner.

Laurent Dupont lui, qui est ici considéré comme un pionnier du genre avec Anne-Françoise Cabanis, (à Montréal, on a vu de lui Archipel à la Maison théâtre et Plis/Sons au festival Petits bonheurs), est venu au spectacle pour la petite enfance avec une démarche impliquant la qualité vibratoire de la voix. Après avoir travaillé longtemps à redéfinir son approche théâtrale à partir des arts plastiques, de la musique et de la danse, il était perplexe à l'idée d'approcher l'univers des nourrissons tout en préservant la rigueur de sa démarche d'artiste. C'est par la grande porte de la «matière vocale» qu'il y est parvenu de brillante façon.

La matière sonore est également au coeur de l'approche favorisée par Florence Goguel et Hestia Tristani de la Compagnie Porte Voix (les interprètes de Gong dont je vous ai parlé samedi dernier), et l'on pourrait certainement dire la même chose de la Compagnie Ramodal (Les Mains dans la farine, Toot ouies) que l'on verra à Petits bonheurs en mai. Le point de départ est identique: les émotions passent par les vibrations de la voix et des instruments, et c'est par elles que l'on atteint les tout-petits. Et il y a la danse, le mouvement, la couleur et les objets aussi qui peuvent servir d'amorce pourvu qu'ils puissent atteindre et rencontrer les bébés dans leur corps.

Le tissage de ces éléments est bien sûr différent d'une compagnie à l'autre, mais toutes les démarches se posent en fait comme des «livres intérieurs», le mot est de Jeanne Ashbe, dont la lecture est proposée aux nourrissons qui sentent vraiment qu'on leur offre une sorte de mise en ordre du chaos, de l'océan de stimulations et d'informations diverses dans lequel ils sont aussi plongés.

Après un premier tour de table dont je ne vous ai évidemment dit que l'essentiel, une foule de questions ont alors surgi décrivant, chacune à leur façon, les conditions du spectacle. Jusqu'où peut-on aller dans ce que l'on propose aux tout-petits? Parce qu'on ne peut pas leur proposer que du «soyeux» (Laurent Dupont)... Où est-ce que les enfants se reconnaissent? Qu'est-ce qui se joue dans le spectacle?

Tout cela met en relief le sérieux de la démarche et l'engagement total des créateurs de spectacle pour la toute petite enfance. Tous ont fait remarquer d'ailleurs que ce genre de spectacle les force à inventer également de nouvelles formes de diffusion puisque l'on ne peut atteindre vraiment les enfants en passant par les lieux de théâtre traditionnels.

Pas étonnant que le théâtre pour bébés n'ait pas encore réussi à s'implanter au Québec: il faudra tout inventer!