Blocage québécois et PLC

Dans un premier temps, le Parti libéral du Canada se nuit d'abord à lui-même en ne réussissant pas à surmonter son blocage québécois. Sans assises en Alberta et dans le Québec francophone, le PLC est devenu une formation davantage ontarienne que pancanadienne, un rétrécissement qui nuit à sa capacité de gouverner le Canada du XXIe siècle.

Dans un second temps, l'incapacité de cette formation à se réconcilier avec la modernité du nationalisme québécois constitue un immense atout pour Stephen Harper. Elle offre au premier ministre conservateur sa meilleure chance d'un second mandat et l'occasion, le cas échéant, de continuer la transformation radicale du Canada que même son statut minoritaire ne l'a pas empêché d'amorcer.

Sans exception, les députés actuels du PLC au Québec ont été élus grâce à l'appui indéfectible des électeurs anglophones et allophones le 23 janvier dernier. Dans les circonscriptions les plus francophones du Québec, les appuis du PLC sont souvent tombés sous de la barre des 10 %.

Ce résultat lamentable s'inscrit dans une série noire amorcée au lendemain du rapatriement de la Constitution. Au cours de cette longue période, le meilleur score du PLC, en 2000, a été réalisé à la faveur de l'effondrement du Parti progressiste-conservateur au Québec dans la foulée du départ de Jean Charest. On sait aujourd'hui qu'il s'agissait d'un phénomène passager. Dans les faits, depuis 1982, le PLC est devenu une coquille vide à l'extérieur de Montréal.

Au-delà de l'état du parti, la brouille entre les libéraux fédéraux et le Québec francophone équivaut à une fracture importante au sein de la famille progressiste canadienne. Le Québec est sans doute la province la plus libérale au Canada au sens large du mot. Cet état de fait explique le mur auquel se heurtent si systématiquement les politiques du gouvernement Harper.

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Aux dernières élections, le chef conservateur avait contourné l'obstacle en s'engageant à pratiquer un fédéralisme plus respectueux des provinces. En clair, on comprend aujourd'hui que Stephen Harper proposait aux Québécois de les laisser développer leur modèle à leur guise, probablement avec des moyens accrus, à condition de le laisser en retour remodeler le Canada à l'image et à la ressemblance d'une idéologie à laquelle ils avaient traditionnellement été réfractaires.

Selon des sources provinciales confessées par le Toronto Star la semaine dernière, le premier ministre pourrait bonifier cet échange de bons procédés à l'occasion de la prochaine campagne électorale, en s'engageant à circonscrire officiellement le pouvoir d'intervention d'Ottawa dans les politiques sociales des provinces. À moins d'un rapprochement entre les libéraux et le Québec francophone d'ici là, ce marché — aussi périlleux soit-il — risque de constituer un moindre mal aux yeux de bien des électeurs fédéralistes.

Dans tous les cas de figures, la division du vote progressiste québécois entre le Bloc et le PLC est aussi essentiel au succès des conservateurs de Stephen Harper que la division de la droite l'avait longtemps été pour Jean Chrétien. Sans l'existence d'une telle fracture, le conservatisme pratiqué par M. Harper l'aurait vraisemblablement condamné à l'opposition à perpétuité.

Ce n'est pas par accident qu'avant l'avènement du Bloc québécois, le Parti conservateur ne réussissait à prendre le pouvoir que lorsqu'il était dirigé par un membre de son aile progressiste.

Pendant dix ans, la division de la droite au Canada a donné aux libéraux un quasi-monopole sur l'Ontario. Le PLC a perdu d'abord la recette d'une majorité puis celle du pouvoir aussitôt la fusion de la droite réalisée. Cette fusion a également mis fin à une illusion d'optique qui permettait au PLC de croire que son vide québécois était une vertu plutôt qu'un vice caché.

Aujourd'hui, les voix les plus progressistes du Canada se rendent compte que tant que le Bloc demeurera le premier choix des électeurs francophones au Québec, il sera difficile d'échafauder une coalition progressiste viable pour contrer les conservateurs.

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En principe, la présence au pouvoir du gouvernement le plus à droite de l'histoire récente du Canada combinée à une course au leadership qui met en présence des candidats de qualité qui ont au moins le mérite d'avoir fait leurs armes ailleurs que sur le champ de bataille Canada-Québec fournit au PLC sa meilleure occasion d'amorcer une réconciliation.

La quinzaine franchie, le Bloc manifeste des signes d'essoufflement. Malgré l'impopularité ambiante des conservateurs au Québec, les appuis à la formation de Gilles Duceppe sont relativement stables. Au cours des derniers mois, l'indifférence hostile à la course libérale s'est souvent transformée en une attitude plus attentiste quand à son résultat.

Dans un certain sens, la présence dans la course libérale des Bob Rae et Michael Ignatieff est peut-être une des meilleures choses qui soit arrivée au PLC au Québec depuis longtemps. Leur aisance en français, leur statut d'outsider leur ont au moins permis d'engager un dialogue sur des bases différentes.

Ce n'est pas Jean Chrétien ou même Paul Martin qui se seraient hasardés dans des classes de l'Université de Montréal. Ou qui se seraient risqués à Tout le monde en parle. Ce genre d'activités, qui constitue le pain quotidien des chefs fédéraux dans le reste du Canada, ne faisait plus partie du programme de plus en plus déconnecté des leaders libéraux au Québec. Avec son débat qui dérape au sujet de la reconnaissance du Québec comme nation, le PLC est en voie de laisser ce qui pourrait être sa dernière meilleure chance de sortir de sa bulle au Québec lui filer entre les doigts.

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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