Des fissures dans la muraille républicaine

J'étais vraiment trop pessimiste. La victoire des démocrates dans les deux chambres au Congrès montre que la république américaine est toujours vivante.

Nos pères fondateurs nous ont constamment exhortés à résister à toutes les factions politiques, et voilà que la faction néo-conservatrice de Bush a été, sinon abattue, du moins repoussée avec force. Dans le référendum de mardi dernier, l'enjeu principal n'était pas d'abord l'Irak ou l'économie, mais l'équilibre constitutionnel. Heureusement, le peuple a choisi l'équilibre. D'ici janvier 2009, le président Bush sera en principe surveillé par une législature animée de nouveau par le sens des responsabilités prôné par nos ancêtres en 1787.

Cela ne veut pas dire que la «démocratie» ou «la rue» ont triomphé le 7 novembre. Le taux de participation de 43,7 % en Virginie (lieu de la campagne brutale entre le sénateur sortant George Allen et l'ancien républicain réincarné en démocrate, James Webb) était le plus élevé de son histoire pour des élections de mi-mandat, mais cela constitue une honte pour un pays qui prétend être le phare de la souveraineté populaire. Dans d'autres États comme l'Ohio, où il y avait quand même un choix clair entre Sherrod Brown (démocrate antiguerre et anti libre-échange) et le sénateur républicain sortant Mike DeWine, on a vu un taux de participation misérable de 44,6 %. Quasiment populiste dans sa plate-forme, Brown a gagné, mais il n'a pas suscité un engouement populaire.

Un Congrès démocrate ne mènera pas automatiquement à un retrait de l'Irak. Pendant la campagne, on a souvent eu du mal à différencier la position démocrate sur la guerre de celle des républicains. Par exemple, dans la deuxième circonscription d'Indiana, le démocrate Joe Donnelly a renversé le représentant sortant, Chris Chocola, en dépit de sa plate-forme essentiellement proguerre. «Nous ne pouvons pas quitter l'Irak, a constaté M. Donnelly. Nous devons stabiliser ce pays, et il faut que nous gagnions, mais nous avons besoin de meilleur leadership.»

L'horreur et l'idiotie de l'Irak réduites à un simple problème de gestion! Un point de vue répété sans arrêt par les grands chefs du Parti démocrate, dont Hillary Clinton et Joseph Biden. Déjà, avec le départ de Donald Rumsfeld du Pentagone, la Maison-Blanche tente de réagir aux critiques des tactiques de la guerre, sans cependant remettre en cause leurs prémisses fondamentales. Dans un Sénat divisé 51-49 en faveur des démocrates, l'homme clé sera le sénateur démocrate Joe Lieberman du Connecticut, fidèle partisan du président en tout ce qui concerne l'Irak. Lieberman, en costume de candidat «indépendant» et «bipartisan», a défait le candidat démocrate insurgé et antiguerre Ned Lamont et dit toujours partager les objectifs «antiterroristes» défendus par l'administration Bush. On est loin de quitter l'Irak.

En revanche, je doute que Bush ose attaquer l'Iran sans le soutien d'un Congrès où les républicains sont minoritaires. De plus, le président est maintenant vulnérable à des enquêtes officielles, avec le pouvoir de citation, sur le cas frauduleux de la prétendue bombe atomique de Saddam Hussein utilisé pour justifier l'invasion de l'Irak en mars 2003. Le comité judiciaire sera présidé à partir de janvier par le vénérable John Conyers Jr., qui a déjà fait proposer une enquête qui pourrait permettre de déclencher une procédure d'impeachment contre Bush. La nouvelle speaker démocrate à la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a déclaré ne pas vouloir engager l'impeachment, mais il n'est pas certain que cela empêche Conyers de continuer à fouiller. Avec le soutien du représentant John Murtha, critique influent de la guerre et proche de l'establishment militaire, Conyers pourrait sérieusement nuire à Bush. Reste à voir si le poste clé de leader de la majorité à la Chambre des représentants, le poste le plus important après celui de speaker de la chambre qui sera attribué à Nancy Pelosi, ira à Murtha ou à Steny Hoyer, représentant chevronné mais beaucoup moins critique de la catastrophe irakienne.

Rappelons aussi que le terrain politique à l'intérieur du Parti démocrate a changé. Auparavant, les Clinton (Hillary maintenant à l'avant-scène) pouvaient se présenter comme le dernier espoir d'un parti bien affaibli depuis l'ère dorée de leur séjour à la Maison-Blanche. Aujourd'hui, d'autres candidats présidentiels comme Barak Obama, Al Gore et Tom Vilsack peuvent se trouver projetés en avant, grâce à leur statut soudainement valorisé dans un parti devenu majoritaire.

Au fond, la direction de l'Amérique et de sa politique étrangère restent encore dans les mains d'une oligarchie politique imperméable pour l'essentiel aux besoins immédiats des gens ordinaires. Cependant, ces élections ont révélé des fissures dans la muraille de mensonges soigneusement construite par les républicains et jusque-là imprenable. Qu'on en profite.

John R. MacArthur est éditeur du magazine américain Harper's.