Darfour, pourquoi l'impuissance?

Bon, c'est dimanche, quel sujet de chronique? Les États-Unis, alors qu'un Congrès tout démocrate se prépare, au cours des 24 prochains mois, à faire la vie dure à un George Bush sur le déclin? À moins — tiens, tiens... — qu'ils ne se rabibochent, justement sur l'international et sur la question irakienne? Sujet tentant, mais non... pas envie cette semaine! On y reviendra, c'est promis.

Alors tiens, prenons donc le Darfour... Le Darfour où le massacre continue de plus belle. Mais que valent des lamentations de commentateur, devant ce drame qui montre une fois de plus l'impuissance de la «communauté internationale»? D'autant que ce génocide africain du XXIe siècle n'est pas complètement passé sous silence... loin de là !

Des éditoriaux, des sites Web, des blogs, la mobilisation de grosses vedettes, des «journées de solidarité internationale», traitent du Darfour, font connaître ce «Rwanda au ralenti», la nécessité morale d'y faire face... Et pourtant — cruelle leçon d'humilité pour nous, communicateurs —, on meurt au Darfour, en ce mois de novembre 2006, probablement davantage qu'il y a 12, 18 ou 24 mois.

Le problème, c'est peut-être que le journalisme de terrain au Darfour... est aussi rare que sont fréquentes les lamentations médiatiques sur ce thème! Hormis la radio de Radio-Canada (pardonnez l'autopublicité), hormis la BBC et quelques grands journaux anglo-saxons, vraiment peu d'organes de presse se sont rendus sur place pour faire voir et entendre la tragédie.

Aux États-Unis, ironiquement, c'est un commentateur, Nicholas Kristof, chroniqueur au New York Times — et non pas un reporter — qui a parlé, de la façon la plus soutenue, du génocide en cours, qui à ce jour aurait fait (selon l'ONU) quelque 400 000 victimes. On se rapproche du Rwanda, et l'Irak est loin derrière...

Mais les chroniqueurs du New York Times ont un avantage sur les autres: ils ont, eux, un budget de déplacement sur le terrain, alors même qu'ils sont payés pour faire du commentaire et de l'analyse! Quand on est riche...

À défaut d'influer sur le cours des événements, l'extraordinaire série d'articles de Nicholas Kristof sur le Darfour — parfois doublée de vidéos livrées sur le site du journal — restera là pour qu'on ne puisse pas dire: «Nous ne savions pas.» Nous savions.

***

Puisqu'on est dans l'hommage aux collègues étrangers, parlons donc du Monde diplomatique, un célèbre journal mensuel parfois égratigné dans cette colonne...

Il est vrai que, sur des sujets étroitement reliés à la polémique pro ou anti-américaine du moment, ou encore sur une région comme l'Amérique latine, Le Monde diplomatique paraît parfois prisonnier de ses alliances, étroitement aligné — allons-y de façon lapidaire — sur un certain anti-impérialisme altermondialiste... dont il se reconnaît d'ailleurs le porte-parole officieux.

En outre, il est bien connu que le directeur Ignacio Ramonet est un ami et courtisan de Fidel Castro, ce qui est franchement gênant.

Il n'empêche: sur une foule de sujets relatifs aux affaires internationales, Le Monde diplomatique publie, chaque mois, des textes utiles et nécessaires, sans équivalent ailleurs.

Dans le numéro courant, signalons de bons articles de fond sur le Pays basque espagnol, sur la Géorgie... et aussi un excellent essai de Stefan Durand — pour autant dénué de complaisance envers les terroristes islamistes — sur l'abus du terme «islamo-fasciste», un mot qu'on entend de plus en plus à toutes les sauces. Et qui reflète, selon l'auteur, un manque de rigueur analytique, ainsi que d'évidentes arrière-pensées idéologiques... Only in Le Monde diplomatique!

Ce journal représente également, on doit le souligner en ces temps d'inquiétude pour la presse écrite, une incroyable réussite commerciale. La publication, qui a pris un véritable envol multinational au cours des années 90, se décline désormais... en 60 éditions et 25 langues (y compris le polonais et le hongrois), pour un total de près de 2 millions d'exemplaires!

Alors, oublions un instant l'agacement que provoquent parfois l'idéologie et le ton «Monde diplo»... et levons-lui, malgré tout, notre chapeau de journaliste et d'internationaliste.

***

Un lecteur attentif me fait remarquer qu'aux États-Unis, l'incroyable archaïsme des mandats de deux ans à la chambre basse (Chambre des représentants) ne remonte pas «au XIXe siècle» comme je l'écrivais erronément la semaine dernière, mais bien au XVIIIe siècle... Autrement dit: c'est plus archaïque encore que je ne le pensais!

C'est en 1789 que fut élue la première Chambre des représentants. Elle comptait alors 65 membres. Fait à souligner, le nombre de 435 représentants n'a pas changé depuis l'élection de 1912. Cette année-là, la population du pays était de 95 millions. En 2006, cette population vient tout juste de franchir le cap des 300 millions. On est donc passé d'un représentant pour 218 000 habitants... à un représentant pour 690 000 aujourd'hui.

Question: cela rend-il les représentants de Washington... plus représentatifs?

François Brousseau est chroniqueur et affectateur responsable de l'information internationale à la radio de Radio-Canada.

francobrousso@hotmail.com

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.