Le nationalisme honteux

Il ne faudrait pas s'étonner que, dans un avenir rapproché, les porte-voix divers de la rectitude politique exigent qu'on réécrive les paroles de l'hymne national composé par Basile Routhier, «Ô Canada, terre de nos aïeux» étant perçu comme offensant par tous ceux dont les ancêtres viennent d'ailleurs.

Les débats lors du colloque organisé cette semaine autour du texte d'Hubert Aquin sur la fatigue culturelle du Canada français, écrit en 1962, a mis en lumière, si besoin était, la rectitude politique de nombre d'universitaires lorsqu'il s'agit d'analyser le Québec aujourd'hui. On marche sur des oeufs lorsqu'on prononce les mots «passé», «ethnicité», «nationalisme». On veut s'assurer d'être du bon bord, comme aurait dit Maurice Duplessis à son époque. Et le bon bord, c'est de dire que le nationalisme québécois n'a rien à voir avec l'ancien, entendu celui des Canadiens français. Nous sommes Québécois et, s'il vous plaît, évitons de regarder dans le rétroviseur de crainte que n'apparaisse le nationalisme canadien-français, si décrié parce que borné, fermé et xénophobe.

Or quelqu'un peut-il nous expliquer la justification du nationalisme d'ici? Le nationalisme civique dont on parle avec des trémolos dans la voix et qui se définit par la seule appartenance au territoire du Québec ne justifie certainement pas que l'on perturbe le Parlement à Ottawa et la quiétude du Canada anglais. Ce nationalisme vidé de son essence même, qui demeure le combat historique des Canadiens français pour leur langue et leur culture séculaire, est inutile et insignifiant, c'est-à-dire sans sens. Être un nationaliste civique québécois est de même nature qu'être un nationaliste ontarien, saskatchewanais ou albertain. Bien sûr, il y a la langue comme distinction. Mais celle-ci devient une fantaisie de l'histoire sans référence aux racines et au combat pour la survivance mené, lui, par les Canadiens français d'hier.

J'appartiens à la génération qui a abandonné volontairement et dans l'enthousiasme la dénomination «canadienne-française» pour celle plus inclusive de «québécoise». Mais le nationalisme d'alors, que l'on voulait dégager des scories religieuses et folkloriques d'antan, justifiait les revendications politiques, qu'il s'agisse d'un statut particulier, ou de la reconnaissance de la société distincte dans la Constitution canadienne, ou de l'indépendance.

Au nom de quels principes le nationalisme civique, si cher aux esprits délicats qui dédaignent le supposé noir passé canadien-français, peut-il déboucher sur la souveraineté, voire sur un statut juridique en tant que société distincte? La protection de la langue étant assurée par une loi québécoise, quelles sont les valeurs actuelles que les Québécois partagent et que les habitants des autres provinces, en dehors des nations autochtones, ne partagent pas? Les préoccupations environnementales? Le respect des droits de la personne? Le sens de la justice sociale? Ce n'est pas parce qu'on boit davantage de vin, qu'on croit mieux manger et qu'on est une province de festivals qu'on est justifié de réclamer des pouvoirs particuliers. Même au PQ, on n'échappe pas à ce discours de l'amnésie, à ce refus d'admettre que c'est le passé canadien-français enraciné dans une histoire commune, une volonté collective séculaire, une identité partagée et une langue héritée de la France, qui explique les revendications politiques du Québec à la face du Canada et du monde.

Et si plusieurs ne parlent du passé qu'à voix basse ou avec des soupirs ou des rires moqueurs, c'est que la honte d'être Canadien français ne nous a pas quittés. En ce sens, le texte d'Hubert Aquin sur la fatigue culturelle des Canadiens français est toujours d'actualité. Nous souffririons même du syndrome de la fatigue chronique.

L'histoire qu'on nous a enseignée et celle que l'on a enseignée à des générations de jeunes est une histoire honteuse de pauvres gens bornés intolérants: une histoire «nationaleuse». Qui donc est là pour rappeler que le nationalisme canadien-français des années 1830 était le fait de révolutionnaires aux aspirations continentales abreuvées des idées du siècle des Lumières? Qui donc rappellera que le premier juif élu au Canada l'a été à Trois-Rivières au début du XIXe siècle? Certainement pas la génération de la Révolution tranquille, qui aujourd'hui troque le nationalisme civique contre ses convictions d'hier pour faire croire qu'elle a sorti le Québec de l'imbécillité et de l'ignorance crasse, alors que c'est ce Québec canadien-français qui a instruit les baby-boomers et leur a donné les instruments de leur révolte générationnelle. Aujourd'hui, ces derniers prennent la pause et laissent les plus jeunes se dépatouiller avec le nationalisme civique, cul-de-sac politique dans lequel ils s'épuiseront à leur tour.

Et si ce nationalisme civique masquait la honte, encore une fois hélas, d'être canadiens-français?

denbombardier@vidéotron.ca