L'autre monde

La commission politique de Québec solidaire a très bien résumé l'esprit du document qui sera soumis au congrès des 24, 25 et 26 novembre: «Nous sommes de ceux et celles qui croient qu'un autre Québec, un autre monde, est possible.»

Bien sûr, il s'agit d'une image, mais il faut se méfier des images quand on veut faire de la politique parce qu'elles peuvent coller à la peau. Les médias en raffolent et se font toujours un plaisir de véhiculer celles qui font le plus mal.

Entre deux congrès de l'ADQ, la seule façon dont Mario Dumont réussit encore à rappeler son existence est de lancer ses petites phrases assassines qui stigmatisent l'adversaire. À l'annonce de la démission de Lucien Bouchard, tout le monde avait convenu avec lui que le PQ était «une gang de malades».

Dans le cas de Québec solidaire, bien des gens sont déjà convaincus qu'il s'agit d'une «gang de rêveurs». Sans doute généreux et sympathiques, mais des rêveurs quand même. D'ailleurs, il faut l'être pour croire que les propositions qui seront soumises au congrès vont confondre ceux «qui aiment nous décrire comme des pelleteux de nuages». Au contraire, tout ce qui peut renforcer cette impression sera souligné en rouge.

Quand on veut lancer une plateforme électorale, la première chose à faire est de s'assurer d'être bien compris. Après que le document de QS se fut retrouvé en première page des journaux grâce à une fuite, la direction du parti a préféré s'abstenir de tout commentaire, sous prétexte de ne pas influencer les décisions du congrès. Il aurait été préférable de corriger les mauvaises interprétations dès le départ parce qu'elles risquent de s'incruster dans les esprits.

Rien dans le document de QS ne dit que la création de Pharma Québec serait le résultat d'une nationalisation. On assure maintenant que ce ne sera pas le cas. Le «pôle public» envisagé servirait uniquement à l'achat contrôlé de certains médicaments et éventuellement à leur fabrication, comme cela a été expérimenté au Brésil et en Thaïlande dans le cas du sida, mais il ne serait pas question d'inventer de nouveaux médicaments. Alors, pourquoi est-il question de «recherche» dans le document?

***

On assure aussi que les coûts estimés des engagements de QS seront disponibles au congrès. Tant mieux. L'ancien gouvernement péquiste en était arrivé à la conclusion que l'instauration d'un régime d'assurance médicaments entièrement public aurait considérablement alourdi le fardeau des contribuables, en plus de priver l'État de plusieurs centaines de millions de dollars prélevés en taxes sur la vente de contrats d'assurance.

Depuis de nombreuses années, les groupes communautaires réclament une augmentation généralisée de toutes les prestations pour couvrir l'ensemble des «besoins essentiels», mais aucun gouvernement n'a même essayé d'évaluer une telle mesure.

La simple hausse des prestations d'aide sociale des personnes aptes au travail au niveau de celles qui sont versées aux personnes souffrant de contraintes sévères au travail coûterait plus d'un milliard.

On peut évaluer assez facilement le coût de la construction de 8000 nouveaux logements sociaux par année et la création d'un programme universel d'alphabétisation ou de soins à domicile, mais que signifierait concrètement l'inclusion du droit au logement, à l'éducation et à la santé dans la Charte québécoise des droits et libertés?

S'il est indispensable de chiffrer des engagements, il l'est tout autant d'expliquer comment ceux-ci seront financés. L'expression «faire payer les riches» paraîtrait un peu radicale dans une plateforme électorale; il vaut mieux parler de «système d'imposition plus progressif».

Le problème, c'est que le Québec est déjà l'endroit en Amérique du Nord où l'impôt est le plus progressif. Au départ, 40 % des Québécois ne paient aucun impôt sur le revenu. Ceux qui gagnent plus de 100 000 $ par année touchent 14 % des revenus et paient 25 % des impôts. Il y a des limites à presser le citron.

***

Si, à une certaine époque, certains au PQ pouvaient s'inquiéter de voir un nouveau parti de gauche lui ravir une partie du vote progressiste, on ne fait plus du tout cette évaluation de nos jours. Au contraire, le positionnement de Québec solidaire, qui permet de relativiser le virage à gauche effectué par le PQ au congrès de juin 2005, sert très bien l'image centriste que veut projeter André Boisclair.

À peine un an après son élection comme chef, une nouvelle expression vient d'apparaître dans son entourage. On parle maintenant de la «doctrine Boisclair» pour désigner la social-démocratie plus pragmatique qu'il propose, d'après le modèle de Tony Blair en Grande-Bretagne ou, plus récemment, de Ségolène Royal en France.

Même si le SPQ libre a réussi à faire adopter le principe de la nationalisation de la production d'énergie éolienne au dernier conseil national, son influence sur le parti est jugée marginale. On ne craint aucune défection. La gauche syndicale a aussi une attitude pragmatique: elle comprend très bien qu'il vaut mieux faire des gains même limités grâce au PQ que de pelleter des nuages à QS.

Un petit succès d'estime du parti de Françoise David auprès de la gauche Plateau ne changera rien à la répartition presque immuable des comtés entre libéraux et péquistes sur l'île de Montréal. La «doctrine Boisclair» s'adresse plutôt aux électeurs de Laval, de Québec ou de Lanaudière, là où ça compte.

Plus QS semblera vivre dans un autre monde, plus M. Boisclair paraîtra bien campé dans le réel. Même s'il a déjà une grande emprise sur son parti, il doit encore respecter certains tabous. Au printemps dernier, il a mis fin à toute remise en question de l'école privée, mais il a dû s'engager à maintenir le gel des frais de scolarité. Maintenant que quelqu'un d'autre propose de les diminuer, il a déjà l'air plus lucide.

mdavid@ledevoir.com

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.