Essais québécois - La guerre au masculin et au féminin

On le répète chaque année, en novembre, et c'est toujours de plus en plus vrai: les survivants de la Seconde Guerre mondiale se font de plus en plus rares. Aussi, recueillir les témoignages de ceux qui n'ont pas encore parlé de leur expérience devient de plus en plus pressant, et c'est ce à quoi s'est attaché Yves Tremblay, historien à la direction Histoire et patrimoine du ministère de la Défense nationale (Canada), dans Volontaires. Des Québécois en guerre (1939-1945).

«L'historiographie québécoise, constate Tremblay, a trop longtemps ignoré le phénomène des engagés volontaires.» Il y en eut, au Québec, 131 618, dont 55 000 Canadiens français (incluant ceux d'ailleurs au Canada). En 2004, Sébastien Vincent, dans Laissés dans l'ombre: les Québécois engagés volontaires de 39-45 (VLB éditeur), contribuait à briser ce relatif silence en donnant la parole aux combattants. Volontaires s'inscrit dans la même veine en recueillant des «récits de vie» qui évoquent les motivations de 19 volontaires, leur préparation, leur expérience de combat, leur perception de l'ennemi, leur retour à la vie civile et leur besoin de reconnaissance.

Le patriotisme compte pour peu dans la décision de s'engager. Les antécédents militaires familiaux, le goût de l'aventure, le désir d'autonomie et des raisons économiques pèsent plus lourd. La motivation, néanmoins, reste forte puisque plusieurs volontaires affirment s'être enrôlés malgré l'opposition de leurs proches.

Très critiques à l'égard de la préparation militaire qu'on leur a fournie et de la compétence des officiers, les anciens combattants interrogés par Tremblay sont convaincus que la guerre fut gagnée à cause de «la supériorité matérielle des Alliés» sur le plan quantitatif, même si la qualité des armes n'était pas au rendez-vous.

Envoyés au feu dans le nord-ouest de l'Europe après le débarquement en Normandie, ces volontaires ont surtout pris part à de petits mais féroces engagements qui exigent la proximité de l'adversaire. Peu de «corps à corps», toutefois, mais un ennemi de l'autre côté de la rue, par exemple. Les combattants, ils n'hésitent pas à l'avouer, ont eu peur. «J'ai fait de la musique avec mes genoux. Les genoux me pétaient», affirme Bernard. Ils se souviennent, aussi, de la désorganisation qui régnait et de la déprime engendrée par la perte d'amis. Tous insistent sur le caractère redoutable des soldats allemands, qu'ils évoquent avec une «sorte de respect mélangé de haine».

Leur retour à la vie civile, sans être catastrophique, ne suffit pas à effacer l'enfer de leur mémoire. Les cauchemars récurrents, l'alcoolisme et le bourdonnement d'oreille sont au nombre des séquelles mentionnées.

Regrettent-ils leur engagement? Pas vraiment, même si la plupart d'entre eux déconseilleraient à leurs enfants de suivre leurs traces. Ils se désolent, par contre, de «la faiblesse de la mémoire collective sur la guerre 1939-1945», une faiblesse que Tremblay attribue à la vogue de l'histoire sociale et à la territorialisation de l'histoire du Québec dans les années 1970.

L'historien qualifie ses témoins de héros. Son ouvrage reste toutefois trop descriptif et trop froid pour vraiment communiquer l'intensité de leur courage.

Des femmes au front

La mémoire des deux guerres mondiales du XXe siècle est essentiellement masculine. On comprend pourquoi: ce sont des hommes, sauf exception, qui sont allés au casse-pipe et d'autres hommes qui les y ont envoyés. Les femmes, bien sûr, ont aussi contribué à l'effort de guerre, en travaillant en usine et en soutenant le moral des troupes, mais la mémoire du feu, plus marquante, continue de dominer le discours du souvenir.

Avec Briser les ailes de l'ange. Les infirmières militaires canadiennes (1914-1918), l'historienne néo-brunswickoise Mélanie Morin-Pelletier explore donc une facette méconnue de l'histoire militaire canadienne. Elle nous apprend, en effet, que 2500 jeunes Canadiennes ont connu l'épreuve du front, à titre d'infirmières, lors de la Grande Guerre. Trente-neuf d'entre elles, d'ailleurs, mourront en service, en Grande-Bretagne, en France ou en Grèce. Certaines de ces militaires au féminin ayant rédigé des journaux personnels ou leurs mémoires, l'historienne disposait donc de sources originales pour rendre compte de leur expérience.

Disposant d'un statut privilégié parce qu'elles étaient les seules, parmi leurs semblables d'autres nationalités, «à être intégrées à la structure permanente des Forces armées», les infirmières canadiennes détenaient les rangs de capitaine ou de lieutenant et ont su faire honneur à leurs engagements. À l'époque, la professionnalisation des soins infirmiers civils en était à ses débuts et les diplômées, sous-payées, étaient confinées à des tâches restreintes. Au front, elles bénéficieront évidemment de plus d'autonomie et de respect, nécessité oblige.

Les journaux et mémoires étudiés par Mélanie Morin-Pelletier racontent leurs motivations (salaire, amis, voyages, aventure et patriotisme), leurs tâches (aseptisation, pansement des plaies, soins de chevet, soins moraux), leur compassion pour les combattants blessés, leur surprenante haine des militaires ennemis et, il y a des choses qui ne changent pas, les conflits de compétences qui les opposent aux infirmières auxiliaires, aux infirmières d'autres nationalités, surtout britanniques, et aux bénévoles.

La société, conclut l'historienne, a placé le combattant sur un piédestal, mais «il n'en demeure pas moins que c'est en partie grâce aux soins prodigués par ces femmes que bon nombre des combattants ont pu regagner leur pays après la guerre». Que leur mémoire soit saluée.

Les Éditions Athéna, qui publient ces deux ouvrages, font un travail indispensable en redonnant à l'histoire militaire ses lettres de noblesse. Elles lancent aussi, cette saison: le Journal de guerre (1915-1918) de Thomas-Louis Tremblay, commandant du 22e Bataillon, dans une édition établie par l'historienne Marcelle Cinq-Mars; Mourir en héros. Mémoire et mythe de la Première Guerre mondiale, un fascinant essai du Canadien anglais Jonathan Vance qui déconstruit la version mythique de l'effort de guerre canadien de 1914-1918 mise au service du nation building; et Une façon de faire la guerre. La prise de Cambrai, octobre 1918, un essai de Bill Rawling sur l'évolution des techniques et stratégies de combat de l'armée canadienne.

louiscornellier@parroinfo.net

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Volontaires

Des Québécois en guerre (1939-1945)

Yves Tremblay

Athéna

Outremont, 2006, 144 pages

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Briser les ailes de l'ange

Les infirmières militaires canadiennes (1914-1918)

Mélanie Morin-Pelletier

Athéna

Outremont, 2006, 192 pages

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