Les caméras du ras-le-bol américain

Sur les journaux, la tronche de George W. Bush témoigne à pleines mimiques piteuses d'une chute de popularité dans son carré de sable. En guise de décor souillé: la guerre en Irak, ses sables mouvants et les cercueils alignés. Au même moment, plusieurs productions antiaméricaines tirent à bout portant sur la bannière étoilée.

Ceci explique cela.

Alors, longue vie à Borat, satire absurdo-vulgaire de Larry Clark! Le populaire road-movie en forme de docu-fiction entraîne un faux journaliste (l'inénarrable humoriste britannique Sacha Baron Cohen) d'un Kazakhstan imaginaire à travers une Amérique profonde d'outrance et de déraison. Place à la charge la plus drôle, la plus irrévérencieuse, la plus gluante à avoir aspergé les États-Unis de Bush! Mais inutile de se pincer le nez.

Hisser au premier rang du box-office américain un film qui ridiculise à ce point la mégapuissance frise le coup d'État. Faut-il que la grogne nationale soit intense pour qu'elle secoue le conservatisme cinématographique assis là-bas sur sa chaise droite.

Trop de films antiaméricains auraient envahi les écrans dernièrement, estiment certaines voix. Allons donc!

Tant mieux si certains brûlots secouent l'inertie collective. Doit-on rappeler que les films étrangers peinent encore à franchir la frontière américaine, que les grands studios refusent au Sud de soutenir les projets trop critiques, que le cinéma de contestation se voit mettre des bâtons dans les roues plus souvent qu'à son tour?

Cette irruption d'irrévérence survient après une longue, trop longue période de bouche cousue: un immense vacuum après les décennies contestataires de la guerre au Vietnam. Que des distributeurs américains osent ces jours-ci lancer ces grenades sur les écrans maison sans blêmir de peur constitue en soi une petite révolution. Plusieurs d'entre eux reculent encore, au fait. Pour un Borat en diffusion libre, combien de productions iconoclastes sont refoulées?

Ce n'est pas que les États-Unis soient responsables de tous les crimes de l'humanité, c'est que l'arrogance et le repli sur soi de cette nation belliqueuse réclament le recours aux électrochocs.

Ces dernières années, seuls les courageux documentaristes des États-Unis ou d'ailleurs ont osé s'élever contre les politiques du gouvernement américain (Fahrenheit 9/11, The Fog of War), dénoncer les grandes entreprises (The Corporation) et même attaquer le sacro-saint règne de la malbouffe (Super Size Me).

La vraie nouveauté, c'est qu'aujourd'hui la fiction s'en mêle. Souvent avec des budgets restreints d'ailleurs, tant les grands studios ont peur de s'y frotter. En règle générale, ces films-pamphlets (Death of a President) sont conçus en Grande-Bretagne (même The Road to Guantanamo fut réalisé par un cinéaste britannique: Michael Winterbottom) ou bien cofinancés là-bas, se frayant un chemin ensuite tant bien que mal à travers le réseau d'écrans nord-américains, souvent refoulés au nord, dans nos terres canadiennes.

La tendance antiaméricaine, en fiction du moins, se révèle si récente qu'elle doit affronter le courant contraire. D'un côté, une rivière d'autocensure persiste à noyer les voix créatrices. Sur l'autre versant de la ligne de partage des eaux, des cinéastes sortent la caméra-mitraille, avec coup de pouce de l'étranger, en porte-voix d'un raz-le-bol généralisé.

Que la vulgarité soit au rendez-vous de certains de ces pamphlets (allo la scatologie dans Borat!), l'affaire est entendue. Qu'on puisse s'interroger sur le bon goût d'assassiner prématurément George W. Bush dans Death of a Président, de Gabriel Range, d'accord là aussi. Mal en point, certes, mais toujours vivant, le Bush en question. Petit rappel, toutefois: rares sont les écrans qui osent projeter cette docu-fiction aux États-Unis. Plusieurs films-flammes circulent au Sud, quasi sous le manteau, à travers un circuit confidentiel, voire pas du tout. Borat, diffusé à pleins écrans, fait figure de phénomène.

Le scandale, c'est que le public américain soit traditionnellement désinformé sur ses grands écrans, et depuis longtemps coupé des courants du septième art mondial (1 % à peine d'oeuvres étrangères atterrissent dans les cinémas américains). Or celles-ci peuvent apporter d'autres points de vue que ceux de la propagande officielle, relayée par Hollywood. Ce public-là a bien besoin d'un coup de vent, fût-il une tornade, pour se secouer le prunier.

Vendredi prochain, Fast Food Nation, de Richard Linklater, une fiction adaptée de l'essai d'Eric Schlosser, montera sur nos écrans à l'attaque de l'empire du hamburger, McDo en tête de liste.

Le film fut tourné avec un petit budget, faute d'intéresser les grands studios effarouchés. La malbouffe est aux mains de grosses entreprises. Passe encore de dénoncer à l'écrit la présence inopportune de coliformes fécaux dans la viande de boeuf, l'exploitation d'une main-d'oeuvre mexicaine et d'autres irrégularités fâcheuses. C'est le cinéma qui ratisse la large audience. S'en prendre à l'écran aux multinationales des Mcmachin constitue rien de moins qu'un crime de lèse-Amérique. Cette année, le Festival de Cannes avait d'ailleurs programmé Fast Food Nation à l'avance, pour aider le projet à accoucher de lui-même. Tout seul, Richard Linklater suait sang et eau.

On peut même s'étonner que Fast Food Nation, coproduit en Grande-Bretagne, ait pu être tourné aux États-Unis, tant la course à obstacles fut intense à l'accouchement. Étonnant aussi que la Fox le distribue (sous la cote R, pour restricted, il est vrai, mais le distribue tout de même). Signe des temps, indice d'une population prête à déchirer le bandeau qu'on lui a fixé sur les yeux. Emmenez-en, des Borat et des Fast Food Nation! Ces films témoignent d'une même révolte, hélas bien tardive. Suffit! Suffit! Suffit!

otremblay@ledevoir.com

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