Bonne chose, bad chose

Le virage démocrate qui vient de s'opérer à Washington aura une incidence favorable sur le milieu du cinéma américain. Après tout, Hollywood, qui a la réputation d'être une forteresse démocrate, essuie depuis six ans les tirs de la Maison-Blanche, qui la démonise à qui mieux mieux... sans conséquences fâcheuses, ceci dit, du côté du box-office.

L'hostilité a grimpé d'un cran en 2005 lorsque Dan Glickman, ancien représentant démocrate à la Chambre, défait à l'élection de mi-mandat de 1994, a pris les rênes de la Motion Picture Association of America en replacement de son ancien président Jack Valenti, qui a pris sa retraite... à 84 ans. Dans une capitale républicaine mur à mur, où la guerre en Irak commençait à diviser le pays au désavantage de Bush, on n'aurait pas souhaité que Hollywood envoie un émissaire démocrate.

Dan Glickman, nous apprenait Variety hier, attend à Washington le retour de ses amis à la Chambre et au Sénat afin de causer de droits d'auteur, de mesures fiscales, de règles commerciales, bref, de toutes les questions occultées ou traitées désavantageusement par la majorité républicaine. La prochaine présidente de la Chambre, la San Franciscaine Nancy Pelosi, serait par ailleurs une alliée de poids de Hollywood et du commerce cinématographique en raison de ses accointances avec la faune de la capitale du divertissement.

Lobbyiste pour la Screen Actors Guild et l'AFTRA (des syndicats d'acteurs), Eric Huey s'attend lui aussi à trouver à Washington une oreille plus sympathique et à obtenir un assouplissement des mesures punitives contre les artistes inspirées du Patriot Act, par exemple les contraventions pour indécence («indecency fines»). «Je me faisais répondre que ces mesures avaient été prises en réaction aux Bruce Springsteen et autres Dixie Chicks, qui ont ouvertement critiqué le président et soutenu publiquement la candidature de John Kerry lors de la dernière présidentielle», confiait-il à Variety. Bonne chose, bad chose, ce virage?

Sachant que Hollywood n'est jamais aussi fort et aussi fécond qu'en mode contestataire, la question se pose. De fait, la perspective de deux années de bonne entente, de tapes dans le dos et de soirées-bénéfice avec les décideurs démocrates de Washington n'a rien d'une bonne nouvelle sur le plan artistique. Pour s'en donner une idée, on n'a qu'à se rappeler les films des années 90 (sous les démocrates de Clinton) dans lesquels le président américain était un héros combatif (Air Force One), un veuf au coeur tendre (An American President) ou un adorable naïf (Primary Colors).

C'est bête à dire, mais les meilleurs films hollywoodiens de l'histoire ont été produits en temps de guerre (Citizen Kane en 1940) ou sous des gouvernements républicains: Eisenhower dans les années 50 (pendant la chasse aux sorcières), sous Nixon dans les années 68-74 (avec en toile de fond le Vietnam et le Watergate).

Si les films étaient des planètes, on aurait du mal à retrouver en période de félicité politique un alignement aussi contestataire que celui des six derniers mois: Shut Up And Sing, All The King's Men, The Road To Guantanamo, Man Of The Year, The U.S. Vs John Lennon, Flags Of Our Fathers, Babel et, bien sûr, le métaphorico-prophétique Death Of A President. Des films anti-Bush, antirépublicains ou antimilitaristes (synonyme du précédent pour plusieurs), dont sans doute aucun n'aurait vu le jour si Al Gore avait remporté l'élection de 2000. De là à se réjouir d'une défaite aussi profitable au septième art, il n'y a qu'un pas, que par décence je ne franchirai pas. Welcome back, consensus mou.

Collaborateur du Devoir