James au temps du choléra

James Hyndman, le fantasme le plus chauve que j’aie jamais rencontré.
Photo: Jacques Nadeau James Hyndman, le fantasme le plus chauve que j’aie jamais rencontré.

Il arbore des allures d'aristo qui ne sont pas sans rappeler celles du mythique docteur Juvenal Urbino dans L'Amour au temps du choléra. Il endosse l'élégance échue aux hommes qui mesurent les embûches du haut de leurs six pieds (et trois pouces et demi!), le panache de celui qui ne passe jamais inaperçu. Son éloquence est mise au service d'un choix d'adjectifs qui trahissent la fréquentation assidue des lycées privés ou de bibliothèques bien garnies.

Il agrémente la joute verbale d'un solide revers de joueur de tennis, esquive la question indiscrète avec la souplesse du danseur, soupèse le tout de silences qui n'ont pas peur du noir. Ajoutez-y un je-ne-sais-quoi de distant et d'imposant sans tomber dans le piège de la froideur. En quelques mots: le fantasme le plus chauve que j'aie jamais rencontré.

Et si j'ai ouï dire qu'il dansait la salsa, vous ne l'admirerez pas de sitôt sur le plancher de Brathwaite au Match des étoiles. Pas le genre de la maison. James Hyndman sait très bien jusqu'où il n'a pas besoin d'aller pour séduire son public, sa mère ou sa blonde.

Ai-je dit «blonde»? Je n'en sais foutre rien, bien que j'aie des doutes mais aucune preuve recevable devant le tribunal de l'amour. Tenons-nous-en aux faits. Fils de diplomate, né en Allemagne, profondément québécois, père du bébé et amoureux ambivalent d'Esther dans la comédie Rumeurs, où il est mieux connu sous le nom de Benoît Dumais. A sonné le parterre du Quat'Sous dans L'Homme laid alors qu'il n'avait pas la gueule de l'emploi. Interprétera Don Juan l'an prochain au TNM alors qu'il est taillé pour le rôle. Ajoutez un i à James et vous parlez déjà d'amour.

Le comédien James Hyndman a choisi le roman L'Amour au temps du choléra pour en faire un mini-montage et une lecture au Studio littéraire de la PdA la semaine prochaine. Prétexte tout trouvé pour le faire parler du grand frisson et de son choix pour ce livre baroque de la littérature sud-américaine.

«C'est un livre complètement à contre-courant, qui porte sur le temps, l'attente, souligne le comédien. C'est une histoire d'amour extraordinaire: 425 pages qui mènent aux 25 pages des retrouvailles. Toute la vie de Florentino, l'amoureux trahi, va être consacrée à retrouver cette Fermina. Ce type attend toute une vie! Et est-ce l'effet du hasard, d'une chance, de sa persistance, tout ça en même temps? Ils ont 70, 80 ans lorsqu'ils se retrouvent. Qu'est-ce que ça veut dire, ce temps attendu, ce temps perdu, ce temps où il ne se passe rien, dès lors que quelque part ce moment tant attendu arrive et donne un sens à toute une vie? Ce type va mourir et sa vie aura eu un sens!»

Rien ne sert de courir, faites-lui la cour à point

Devant cette leçon de patience délicieusement surannée, très fin XIXe, le comédien de 44 ans se sent appelé à examiner son époque speed: «On vit dans le zapping, la consommation, le "tout maintenant tout de suite, et si ça fait pas mon affaire, je change". On a tellement envie que chaque seconde soit remplie et pleine de sens, intense, à l'adrénaline, pour qu'on puisse se coucher le soir en ayant l'impression d'avoir accompli des choses extraordinaires. Y a plein de gens qui vivent à 350 km/h, grimpent l'Everest, font du bungee, mais le sens profond leur échappe.»

Le roman de García Márquez remonte le long fleuve tranquille de l'amour durant 51 ans, neuf mois et quatre jours, le temps qu'il faudra à Florentino pour reconquérir le coeur de Fermina. «Ça m'émeut profondément, commente James Hyndman. Parce que je suis en attente tout le temps.» De quoi, de qui? On veut des noms! Il sourit: «D'une sérénité, d'une plénitude. Peut-être que ça vient tout seul, sans travailler dessus. Mais le "connais-toi toi-même" implique un certain travail.»

De Florentino, amoureux trahi, éconduit, rejeté, il dira qu'il est fou. «Il vit dans le délire, alimente le fantasme. C'est d'ailleurs un roman sur le fantasme et le rapport avec la réalité! On pourrait avoir tendance à dire que "gare au fantasme", c'est dangereux, faut être dans la réalité. Le fantasme, dans le cas de Florentino, est assez porteur. Tout ça est inspirant, émouvant, fou et troublant... Cet amour est tellement beau, tellement vrai, que, je m'excuse, mais tu brailles... ça fait quelque chose.»

Autre tabou soulevé par ce roman grandiose; celui du sexe vieillissant. «La vie sexuelle et le cul, passé 50 ans, ça devient presque obscène pour tout le monde, constate James Hyndman. Ce qui est tout de même désespérant parce qu'on va tous les vivre, ces 15, 20, 30 années, peut-être plus. À la fin du roman, les deux couchent ensemble, passé 70 ans: les corps flétris, les peaux asséchées, les odeurs rances, tout ça. En même temps, ils le savent, le sentent, mais leur amour va au-delà de ça.»

Le temps de l'engagement

James Hyndman dit exécrer la vulgarité et la familiarité, flirter avec tout ce qui est de l'ordre du mystère et de la discrétion. «Ce ne sont pas des valeurs populaires aujourd'hui. Ce qu'on retrouve chez García Márquez, c'est une délicatesse.» Et une façon de faire la cour qui n'a rien à voir avec le fait d'appuyer sur send. «C'est vrai qu'on a perdu ça, surtout chez les jeunes. Mais plus on vieillit, plus on redécouvre cet art. Connaître un peu quelqu'un, ça présente son intérêt. Et pour connaître un peu, ça prend du temps. La conquête-exploit a fait son temps», convient le futur Don Juan.

À l'heure de la franche vérité comme outil de séduction, des provocations faciles et de l'étalage du privé sur la place publique, l'approche pudique et voilée des protagonistes de L'Amour au temps du choléra donne à réfléchir. Le sens qu'on prête à l'engagement aussi.

«Tu sais, ce discours sur la peur de l'engagement, celui des Invincibles notamment, je comprends et, en même temps, pas tellement. Je pense que dès que tu sors du microcosme Plateau-Mile-End-Outremont, there's a new life waiting for you au Fuzzy de Laval! C'est très Plateau cette peur de l'engagement, ce retrait. Ailleurs, les préoccupations sont autres», me confie ce résidant du Plateau Mont-Royal.

- «C'est différent en Espagne, non?», me demande-t-il sans me le demander puisqu'il connaît l'Europe comme le fond de sa poche.

- «Oui, les hommes n'ont pas peur des femmes. Ils font les avances, très clairement.»

Il poursuit sans se démonter:

«Les Québécoises ont la réputation d'être entreprenantes. Cela dit, ce n'est pas parce qu'une femme fait les avances que c'est elle qui contrôle la game. Je dis ça parce que je n'ai jamais été un dragueur. Je préfère les croisements subtils, anodins, les hasards provoqués ou non.»

En l'écoutant, j'ai compris que je pourrais gamberger avec mon fantasme romanesque durant 51 ans, neuf mois et quatre jours. Mais je ne suis pas pressée, je n'habite pas sur le Plateau et je passe par l'oratoire tous les jours.

cherejoblo@ledevoir.com

Noté: que James Hyndman prêtera sa voix aux personnages de L'Amour au temps du choléra les 15 et 16 novembre prochains à 19h30 au Studio-théâtre de la Place des Arts. Il reste des billets pour le 16. J'y serai. % (514) 842-2112, 1 866 842-2112.

Reçu: Le Dictionnaire amoureux de l'Amérique latine de Mario Vargas Llosa. Plusieurs pages sont consacrées à García Márquez, à la Colombie, aux Espagnols et même à l'Europe. Un beau cadeau pour les amoureux de.

Tripé: sur l'iconographie du livre Les plus belles cartes postales d'amour (Flammarion). Très années folles mais aussi quelques reliques de la Première Guerre, faste époque de la carte postale, l'ancêtre du courriel. Les textes sont charmants et parfois osés: «Venez vers 2h, l'on vous attendra ainsi que votre copain. Je vous aime un peu beaucoup passionnément point du tout. Effeuillage de la marguerite. Signé: deux amies.»

Emprunté: Le vieux qui lisait des romans d'amour de Luis Sepulveda au parrain de mon fils, qui est colombien et l'a préféré à Mémoire de mes putains tristes de García Márquez, son compatriote nobélisé. Je lis les deux en même temps. Mon coeur balance.

Goûté: au dernier yogourt dulce de leche de Liberté, inspiré d'un dessert traditionnel typiquement sud-américain, sorte de confiture de lait sucrée. Tout à fait indiqué avec la tarte aux pommes.

Aimé: l'entrevue qu'a accordée à Mireille Dumas l'ancien président Valérie Giscard d'Estaing. Les anciens présidents sont toujours plus humbles que les futurs devant le pouvoir et l'amour. J'ai retenu cette phrase de Louise-Marie de France, reprise par Giscard d'Estaing: «Souffrir passe. Avoir souffert ne passe pas.»

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Ceci n'est pas un blogue

Par catalogue seulement

Il s'installe toujours à plat ventre sur le tapis dans mon bureau.

- «Maman, ze veux les zouets, s'il vous plaît!»

Récent, le «s'il vous plaît». Je savoure.

J'ouvre le catalogue Sears à la page des jouets et tout un univers lui tend les bras. Ce monde nommé désirs, rêves, fantasmes. Bien plus que l'objet lui-même, dont il se lassera après l'avoir conquis, il y a l'inaccessible étoile qui lui donne du fil pour aller à la pêche. La pêche à l'enfance.

Dans le catalogue de Lee Valey, nous regardons pendant de longues minutes le petit tracteur Ford 1947 en aluminium. Nous rêvons tous les deux. Lui d'en posséder un, alors que moi, je me rappelle celui que mon père possédait à la campagne, un beige et rouge, tout pareil, avec lequel il fauchait son champ de foin l'été en jouant au gentleman-farmer.

Ce que ça coûte de rêver? Rien, justement. Nada. Et il n'y a jamais de soldes après Noël.

La prière des mercis

J'ai commencé à lui faire faire sa prière avant d'aller dormir, il y a plus d'un an déjà. Remplacez le terme «prière» par «valse», «ode», «symphonie», à votre guise. Merci à maman pour la soupe à la citrouille de sorcière, merci à papa pour le tour de vélo en chantant «prout prout prout que je t'aiiiiiiiiime!», merci au vent d'avoir chassé les feuilles sans sortir le râteau, merci à la pluie d'arroser nos tomates.

Des mercis à la pelle, treize à la douzaine et deux pour le prix d'un. Depuis, chaque fois que mon B. m'envoie un merci spontanément, chaque fois que je sens une véritable gratitude lui tomber dessus comme la grâce sur les sceptiques, je m'étonne qu'un truc aussi simple ait des répercussions aussi grandes. Moi aussi, j'ai commencé à dire merci. Il était temps!

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