Et puis euh - Le merveilleux

Un gars qui regardait une chaîne de télévision spécialisée dans le sport est tombé sur une émission de lutte où l'un des participants vargeait sur l'arbitre à coups de chaise pliante, puis sur un concours de chiens, puis sur un programme où des Big Wheels tentaient d'escalader une montagne de bouette, et il a été amené à repenser sa conception de la chose sportive.

«Peut-être que j'avais une vision limitée de la chose sportive. Pour moi, le sport, avant il y a pas longtemps, c'était des affaires comme le hockey, le football, le baseball, le basketball, le soccer, le tennis, le golf, le rugby, la gymnastique, le volleyball, le ski, le curling, l'athlétisme, le handball, la natation, le plongeon, l'escrime, le badminton, l'aviron, le water-polo, le cyclisme, la boxe, le judo, l'haltérophilie, et une cinquantaine d'autres disciplines. J'étais limité, comme je vous dis, mais j'étais quand même assez ouvert pour aller jusqu'à reconnaître que la course automobile pouvait à la rigueur être considérée comme un sport. Mais là, je suis resté baba», a dit le gars.

«Il s'agit d'une chaîne sportive, donc tout ce qu'on y présente est du sport, forcément. Ben j'avais jamais fait le lien entre tonte de caniche qu'on fait trotter et activité sportive. J'ai pas peur de l'avouer, j'étais profondément dans les patates. Encore un soir où je vais me pieuter moins niaiseux. Hier, c'était quand j'ai appris que, selon le président de la Chambre des communes, Don Cherry est un citoyen distingué. Vous dire, voir son linge, à Cherry je veux dire, pas au président de la Chambre des communes, je ne me serais jamais douté de ça. Faut dire, cependant, qu'il est en faveur de jouer avec pas de casque et pas de visière et de se battre avec pas de gants, ce qui n'est pas banal. Faut dire aussi qu'en fait de linge, si vous comparez celui de Cherry aux habits de père Noël des juges de la Cour suprême, qui sont éminemment distingués par essence, vous constatez que vos normes esthétiques ne sont peut-être pas les mêmes que tout le monde», a ajouté le gars.

«Peut-être que le citoyen distingué a du mal à être reconnu par une société distincte, a-t-il ensuite mûrement martelé. Question de distinction entre les sens distincts du mot "distinction". Je me comprends.»

En ce qui a trait à la lutte, le gars a noté qu'effectivement, il faut être un sacré athlète en sacrée forme pour y prendre part. «Comme je regardais une chaîne sportive et que le sport a ceci de particulier que personne ne connaît d'avance le dénouement d'une compétition, j'ai compris que l'issue du combat n'était pas décidée d'avance. Et que même si elle l'était, on ne savait pas en faveur de qui, ce qui prouve encore une fois que le sport est un merveilleux mondeª, au sens où on ne sait jamais ce qui va arriver. Personnellement, par exemple, je n'aurais jamais anticipé que ç'allait finir à huit contre huit dans le ring avec l'arbitre dans les vapes», a-t-il raconté.

Le plus difficile à avaler a toutefois été qu'à la lutte, les athlètes ne disent jamais «et puis euh». «On dirait qu'ils récitent un texte par coeur. Sans "et puis euh", je me sens comme dans un autre monde», a conclu le gars.

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Selon des calculs, exactement 112 584 heures de diffusion à la télé et à la radio, en français et en anglais, avaient été consacrées à discuter du cas de Guillaume Latendresse lorsque celui-ci a marqué son premier but en carrière dans la Ligue nationale, mardi soir, en troisième période contre les Oilers d'Edmonton.

«Et encore, ce n'était pas suffisant. Le sujet était loin d'être épuisé, a analysé un analyste qui s'y connaît. Certes, la plupart des scénarios avaient été envisagés et testés sur le terrain: Guillaume au sein du quatrième trio, Guillaume au sein du troisième trio, Guillaume au sein du deuxième trio, Guillaume au sein du premier trio. Mais on avait à peine effleuré la possibilité qu'il remplace Niinimaa comme sixième défenseur ou se joigne à Cristo et Abby comme troisième gardien originaire soit de la France, soit de la Suisse, soit de la grande région de Laprairie. Je vais vous dire une chose, ceux qui veulent réduire le dossier Latendresse à moins que l'histoire considérable et colossale qu'elle est sont juste des rabat-joie jaloux.»

Le 84, comme on le surnomme dans les cercles autorisés, a inscrit son but alors que la rondelle était déjà entrée aux trois quarts dans le filet. Il l'a poussée en passant aux trois quarts dans le beurre, mais selon les règlements de la LNH, ça compte pareil. L'exploit lui a valu d'être retenu pour la séance de tirs au but d'après-match, de figurer parmi les étoiles de la rencontre et de recevoir de nouveaux appuis en vue de son imminente intronisation au Temple de la renommée.

«Plus que 893 filets et il aura rejoint Gretzky», a commenté un commentateur perclus d'enthousiasme. «Certes, Gretzky fut un joueur pas mal, mais il avait de bien meilleurs compagnons de jeu que Guillaume. Messier, Kurri, Anderson, Coffey, ce n'était pas précisément de la tarte. Et en plus, Gretzky profitait d'un avantage qui fausse les données: il faisait toujours partie de l'attaque à cinq. Ça en donne, des buts gratis, ça monsieur.»

Pour sa part, un autre expert, exaspéré par tout le tabac fait autour de Latendresse, s'est dit heureux «pour le p'tit gars, pour le public, pour le hockey et pour le monde entier en général» que le jeune homme ait enfin brisé la glace. «Enfin, on va pouvoir parler d'autre chose. Comme, par exemple, à quel moment il va compter son deuxième but, quand est-ce que c'est que c'est qu'il va obtenir sa première mention d'assistance, la date possible de sa nomination comme capitaine et de retrait de son numéro, l'opportunité de l'échanger aux Sharks en retour de Thornton, Cheechoo, Marleau, Michalek, cinq choix de premier tour et une somme de 10 millions $US, sa transsubstantiation en fantôme du Centre Bell qui garroche le flambeau parce qu'il est bien trop jeune pour avoir les bras meurtris et l'attribution du sobriquet de Sprocket Rocket parce qu'il est vraiment le rouage le plus important de la grande machine de la Flanelle.»

Enfin, un quatrième spécialiste a tenu à souligner que «ce n'est sans doute pas un hasard si le jeune a les mêmes initiales que Guy Lafleur. Moi, je crois aux signes que le destin envoie».

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jdion@ledevoir.com