Le foyer principal

Dans son rapport d'octobre 2001, le comité Pelletier était venu le plus près d'une définition de la spécificité québécoise en affirmant que le Québec constituait le «foyer principal de la francophonie au Canada».

Les «retrouvailles» qui ont été célébrées en grande pompe mardi au Salon rouge de l'Assemblée nationale faisaient même partie de la stratégie constitutionnelle que l'actuel ministre responsable des Affaires intergouvernementales, Benoît Pelletier, avait été chargé d'élaborer.

C'est écrit noir sur blanc dans le rapport: «Nous devons élaborer un programme qui vise à consolider la place qu'occupe l'ensemble de la francophonie canadienne au centre des valeurs qui sont fondamentales pour l'avenir de notre lien fédératif.»

Même si le mot continue à en agacer plusieurs, le PLQ a dû se résigner à reconnaître l'existence de la nation québécoise, mais il la définit encore en termes canadiens. Comme l'expliquait le rapport Pelletier, il a une «vision vraiment pancanadienne du fait français».

Remarquez, le concept du «foyer principal» sous-tendait déjà l'accord du Lac-Meech, qui reconnaissait «l'existence de Canadiens d'expression française, concentrés au Québec, mais présents aussi dans le reste du Canada».

Il y a quelque chose d'insidieux dans ce concept qui fait simplement du Québec le chef-lieu d'une minorité. Quand M. Pelletier dit qu'avec sa nouvelle politique, le Québec réintègre le «giron de la francophonie canadienne», il se situe dans la même perspective. Comment un ministre québécois peut-il déclarer que le Québec «fera partie politiquement» de la francophonie canadienne?

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Le ministre a évoqué mardi la «rupture brutale» survenue aux États généraux du Canada français de 1967, qui ont marqué le passage d'un nationalisme canadien-français à un nationalisme québécois.

Peu importe les efforts que le Québec pourra consacrer à la promotion du français ailleurs au Canada, le plus étant le mieux, il n'y a plus d'osmose. On ne reverra jamais le quart des Montréalais descendre dans la rue pour protester contre le sort fait à leurs «frères», comme au moment de la pendaison de Louis Riel. Ottawa avait «frappé notre race au coeur», avait déclaré Honoré Mercier devant 50 000 personnes réunies au Champ-de-Mars le 23 novembre 1885.

Professeur en congé de l'Université d'Ottawa, représentant un comté de l'Outaouais, M. Pelletier est particulièrement bien placé pour savoir à quel point la volonté de vivre en français est un combat de tous les jours pour les francophones hors Québec. La sincérité de son désir de leur venir en aide ne peut être mise en doute.

Il y a quelques années, les Québécois ont assisté avec sympathie et admiration au combat de la communauté franco-ontarienne pour sauver l'hôpital Montfort, menacé de fermeture par le gouvernement Harris. Ils ont également été indignés par les récentes compressions budgétaires imposées par le gouvernement Harper, qui ont entraîné l'abolition du programme de contestations judiciaires.

Il peut toutefois arriver que les intérêts du Québec et des francophones hors Québec divergent. C'est ce qui était survenu en 1989, quand le gouvernement Bourassa avait appuyé celui de l'Alberta, qui contestait devant la Cour suprême le droit des Franco-Albertains d'administrer leurs écoles.

Dans le but de préserver sa propre compétence en matière d'éducation, le Québec avait plaidé qu'il n'appartenait pas aux tribunaux de dire aux provinces comment protéger les droits de leurs minorités.

Même si la Cour suprême avait finalement tranché en faveur des Franco-Albertains, le président de l'Association canadienne-française de l'Alberta, Georges Arès, était venu dire devant la commission Bélanger-Campeau à quel point cette «trahison» du Québec avait fait mal. Tous ceux qui assistaient aux audiences ce jour-là avaient ressenti un pincement au coeur.

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Inversement, bien des souverainistes en ont voulu à la Fédération des communautés francophones et acadiennes d'avoir accepté une subvention de 500 000 $ du gouvernement fédéral pour lancer une campagne de publicité visant les mérites de la dualité linguistique canadienne durant la campagne référendaire de 1995.

Il est bien difficile de leur en tenir rigueur, tant il est vrai que le départ du Québec porterait un coup fatal aux francophones des au-tres provinces. Qu'ils le veuillent ou non, ils sont condamnés à être les alliés objectifs du camp fédéraliste.

Cela ne justifie pas les vexations inutiles qu'ils ont parfois dû subir durant les années qui ont suivi le référendum. Ainsi, en octobre 2001, on avait interdit à tous les dirigeants d'hôpitaux québécois de participer à un colloque sur les besoins médicaux des communautés francophones tenu à Moncton parce qu'il était financé par le gouvernement fédéral.

Les francophones hors Québec sont parfaitement conscients de la délicatesse de leur situation et se gardent bien de toute ingérence dans les affaires intérieures du Québec, mais qui pourrait les blâmer de se sentir plus rassurés quand il y a un gouvernement fédéraliste à Québec?

On ne pourra que se réjouir si l'engagement inconditionnel du gouvernement Charest envers le fédéralisme canadien contribue à améliorer leur sort, même si les mesures annoncées par M. Pelletier s'inscrivent plutôt dans la continuité de la politique annoncée en 1995 par le gouvernement Parizeau, qui promettait déjà une «solidarité renouvelée».

Il est néanmoins assez inquiétant d'entendre le premier ministre Charest lier la défense des intérêts et de l'identité du Québec à une étroite collaboration avec les francophones hors Québec. Tant mieux s'il se trouve que les intérêts des uns et des autres coïncident, mais une distinction s'impose.

Quand on lit dans le rapport Pelletier que la francophonie canadienne doit être «au centre des valeurs qui sont fondamentales à l'avenir de notre lien fédératif», cela ressemble désagréablement à du chantage: si nous partons, ils sont foutus. C'est la logique même du «foyer principal».

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mdavid@ledevoir.com