Café amer

L’Éthiopie a déposé en 2005 une demande d’enregistrement de marques pour trois de ses principaux cafés. L’entreprise Starbucks, grande consommatrice de grains de café, se défend vertement de bloquer les aspirations de développement des produ
Photo: Agence Reuters L’Éthiopie a déposé en 2005 une demande d’enregistrement de marques pour trois de ses principaux cafés. L’entreprise Starbucks, grande consommatrice de grains de café, se défend vertement de bloquer les aspirations de développement des produ

Les millions de tasses de café servies dans les troquets de la prolifique et envahissante chaîne Starbucks auraient-ils un goût amer? Oui, répond l'organisme caritatif Oxfam, qui accuse depuis quelques semaines le géant du café de contribuer à maintenir les caféiculteurs éthiopiens dans la misère... en mettant des bâtons dans les roues de leur développement légitime. Rien de moins.

L'histoire peut laisser perplexe. Soucieuse de valoriser sa production de café, l'Éthiopie a en effet déposé en 2005, devant les instances états-uniennes encadrant la propriété intellectuelle, une demande d'enregistrement de marques pour trois de ses principaux cafés: le yirgacheffe, le sidamo et le harar.

Cette quête d'homologation, très populaire un peu partout dans les pays riches pour créer de la valeur ajoutée, vise à faire entrer 90 millions de dollars de plus par an dans la filière caféicole, soit 25 % des revenus actuels de ce secteur agricole, de l'aveu même du gouvernement.

À l'heure où les concepts de «mondialisation à visage humain» et de «partage équitable des richesses» ne se retrouvent pas seulement dans les discours gauchisants mais aussi dans les déclarations de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), sur papier du moins, le projet des Éthiopiens est louable. Surtout quand on sait que plus de 40 % des 77 millions d'habitants de ce pays africain vivent avec moins de 1 $US par jour.

Paradoxalement, ce dollar n'est pas suffisant pour s'offrir un simple café filtre — sans grande envergure — dans une des succursales montréalaises de cet empire de l'«or noir»!

Décision sous influence?

Le hic? En août dernier, les demandes de labellisation du sidamo et du harar ont été rejetées par le Bureau américain des marques et des brevets à Washington. La labellisation du yirgacheffe a par ailleurs été acceptée. Notons toutefois que la présence de ce type de café éthiopien en sol nord-américain est depuis longtemps marginale, pour ne pas dire confidentielle.

Pour Oxfam, cette décision à deux vitesses ne serait pas étrangère à l'intervention de l'Association américaine du café (NCA), largement influencée par Starbucks. Selon les mauvaises langues, ce regroupement aurait exercé le lobby qui se doit auprès du Bureau des marques pour contrecarrer les projets éthiopiens.

Normal. Grande consommatrice de grains de café, l'entreprise américaine craindrait en effet que cette labellisation ne nuise à ses intérêts économiques. En effet, juridiquement protégé, le café éthiopien rapporterait davantage à ceux et celles qui le font pousser mais coûterait aussi 2 $ la livre aux acheteurs du Nord, contre 0,60 $ à 1,20 $ aujourd'hui, selon l'air du temps et les fluctuations des marchés. Ce café est vendu en moyenne 20 $ la livre aux consommateurs à l'heure actuelle, et ce, après que tous les intermédiaires, du champ à la tasse, ont empoché leur commission.

Autre crainte: cette protection pourrait également faire école et inciter d'autres fournisseurs de la chaîne, dans d'autres pays pauvres, à suivre les traces de l'Éthiopie pour exiger une plus grosse part de cette tarte couleur et saveur café afin d'améliorer leurs conditions de vie. Horreur...

Plaider l'innocence

Évidemment, le stratagème, si stratagème il y a, fait tache. Et Starbucks se défend bien sûr vertement de bloquer les aspirations de développement des producteurs de café éthiopiens. «Starbucks n'a jamais cherché à bloquer les efforts du gouvernement éthiopien pour protéger certains noms», indiquait l'entreprise dans un communiqué de presse diffusé le 26 octobre dernier.

Visiblement agacée par les attaques d'Oxfam, la multinationale a essayé la semaine dernière de taper encore une fois sur le clou de l'innocence en demandant à l'organisme non gouvernemental (ONG) de «mettre fin à [sa] compagne» contre Starbucks. Cette campagne, selon l'entreprise, «n'aide pas les caféiculteurs», avec qui l'entreprise affirme travailler pour contribuer à trouver une «solution alternative» qui «leur sera profitable», peut-on lire dans un autre communiqué datant du 2 novembre.

Le message est clair. Mais les caféiculteurs ont bon dos. Dans les faits toutefois, c'est plutôt l'image du marchand de café vendu à fort prix qui semble pâtir de cette sombre histoire.

Depuis le début du mois de novembre, en effet, près de 60 000 lettres de consommateurs ont été envoyées au siège social de l'empire à Seattle pour dénoncer le manque de compassion de Starbucks envers les aspirations commerciales de l'Éthiopie. Preuve que le café est bel et bien une boisson qui ne «fait dormir» que lorsqu'«on n'en prend pas», comme aimait le dire le fantaisiste Alphonse Allais.

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Le café ne devrait pas être de mise la semaine prochaine à l'Agora des sciences de l'UQAM, qui accueille du 13 au 17 novembre le volet ÉcoCaméra des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). Au programme: une douzaine de films à saveur écologisante, conçus pour ouvrir les yeux, avec un biais évident, sur les effets pervers de la modernité, dit-on.

Le projet est ambitieux. Mais il est nécessaire, pourrait-on dire en s'exposant à Our Daily Bread, du réalisateur autrichien Nikolaus Geyrhalter, qui doit être présenté ce mercredi soir à 19h30. En 92 minutes, l'homme tente en effet de lever le voile sur l'industrialisation de l'agriculture et de l'alimentation pour mieux comprendre les dérives d'un secteur économique qui n'en finit plus d'être montré du doigt.

Cette création visuelle franchement engagée est d'autant plus percutante qu'elle s'inscrit dans un cadre où le poids des mots a été mis de côté (il n'y a pas de commentaire) pour laisser place au choc des images filmées pendant deux ans dans les usines des plus grandes entreprises alimentaires d'Europe.

Renseignements: www.coeurdessciences.uqam.ca.

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conso@ledevoir.ca

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