Femmes en retrait

Presque chaque jour, un peu avant le début de la période de questions aux Communes, le premier ministre Stephen Harper descend l'escalier qui mène de son bureau à la Chambre. Chaque fois ou presque, sa secrétaire parlementaire et députée québécoise Sylvie Boucher marche à ses côtés. Elle ne vient pas d'assister à une réunion avec son patron. Elle se contente généralement de l'attendre sagement à la porte de son bureau avant la scène quotidienne de la descente de l'escalier. Une scène captée par les caméras et qui donne l'impression que l'entourage du premier ministre inclut toujours des femmes.

L'image ne dit pas que Mme Boucher fait seulement de la figuration, alors que l'autre secrétaire parlementaire du premier ministre, Jason Kenney, occupe tout le devant de la scène quand vient le temps de s'occuper des vraies choses. C'est toujours lui qui répond à la place du premier ministre quand ce dernier s'absente de la Chambre. Depuis le 4 avril dernier, début de la session actuelle, Mme Boucher n'a répondu qu'à deux questions, et seulement au nom de la ministre de la Francophonie dont elle est aussi la secrétaire parlementaire.

Cette anecdote fait écho au rôle effacé que semble jouer les six femmes ministres du cabinet Harper. On n'y trouve pas de vedette féminine à la puissance incontournable, une ministre qui rappellerait Anne McLellan sous Paul Martin, Flora Macdonald ou Barbara McDougall sous Brian Mulroney, Pauline Marois sous différents premiers ministres péquistes ou Lise Bacon sous Robert Bourassa. On sait que la leader du gouvernement au Sénat, la sénatrice Marjorie LeBreton, arrive à avoir l'oreille de son chef. Son ascendant serait largement attribuable, aux dires de plusieurs, à l'intérêt que M. Harper trouve dans ses liens très étroits avec Brian Mulroney. Le premier ministre a aussi de bons rapports avec Rona Ambrose, mais la ministre de l'Environnement n'a pas les coudées franches. Le premier ministre garde toujours un nez dans ce dossier toujours très chaud.

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Sur le plan des politiques publiques, les femmes ministres ont un pouvoir d'action mitigé. Stephen Harper est à cet égard fidèle à lui-même. Il s'est toujours fié à un cercle extrêmement étroit, et aucune femme ministre n'en fait partie actuellement. Ses hommes de confiance, car ce sont tous des hommes, sont, outre ses conseillers, les anciens ministres du gouvernement Harris, Jim Flaherty et John Baird, et le ministre des Affaires indiennes, Jim Prentice. Ce dernier dirige un des plus gros ministères, a la responsabilité d'une foule de dossiers accessoires et préside le comité des opérations du cabinet. Il est le seul à siéger à quatre comités ministériels. Seulement deux femmes (Rona Ambrose et la ministre du Revenu, Carol Skelton) font partie de plus d'un comité ministériel. C'est pourtant le cas de la vaste majorité de leurs collègues masculins.

Caroline Andrew, politologue de l'Université d'Ottawa, note qu'il s'agit d'un gouvernement qui maintient un «contrôle très centralisé» sur le cabinet. Mais ceux qui ont réussi à y échapper sont tous des hommes. Ainsi, sur la scène publique, les femmes ministres sont plus effacées que les ténors masculins du cabinet. Rien ne prouve qu'elles soient muselées, mais on pourrait facilement en venir à cette conclusion avec ce gouvernement reconnu pour tenir tout son monde en laisse. Un décompte des mêlées de presse à la sortie de la période de questions l'illustre aisément. Rona Ambrose s'est livrée à l'exercice sept fois depuis le 4 avril dernier. Par comparaison, le ministre des Finances, Jim Flaherty, s'est prêté au jeu 20 fois, et le président du Conseil du Trésor, John Baird, 22 fois. Entre le 4 avril et le 7 novembre, l'un et l'autre ont parlé informellement à la presse plus souvent que toutes les femmes ministres réunies.

L'ancienne femme forte du PC, Deborah Grey, avoue qu'elle aurait aimé voir l'influente Diane Ablonczy entrer au cabinet. Sa mise à l'écart avait effectivement surpris en février dernier, la députée de Calgary étant reconnue non seulement pour sa rigueur et sa solidité, mais aussi pour avoir mené la charge dans des dossiers difficiles, comme le scandale des commandites et le scandale au ministère du Développement des ressources humaines. Pour des raisons d'équilibre régional, disait-on, Harper l'a reléguée au poste de secrétaire parlementaire du ministre des Finances.

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Deborah Grey refuse cependant de juger la situation en fonction du sexe des ministres. Ce qui compte pour elle est la compétence. À ce titre, elle se conforme à la pensée réformiste et allianciste. Ces deux partis n'ont jamais cru à la nécessité de faire un effort particulier pour assurer aux femmes une voix politique proportionnelle à leur poids démographique. Ces partis n'ont jamais eu de politiques pour améliorer la représentation des femmes. À chacun et à chacune de gagner son assemblée d'investiture et son élection. Pas question de nommer des candidates pour corriger le déséquilibre.

Ce n'est donc pas pour rien s'il y avait seulement 38 femmes sur les 308 candidats du Parti conservateur aux élections du 23 janvier dernier, contre 79 pour les libéraux et 108 pour le NPD. Quant au Bloc, des femmes ont porté sa bannière dans 23 des 75 comtés du Québec.

L'élection des conservateurs ne pouvait qu'avoir un effet négatif sur la représentation des femmes aux Communes. Et c'est ce qui s'est produit. Aujourd'hui, un peu moins de 21 % des députés fédéraux sont des femmes, ce qui place le Canada dans une triste position parmi les démocraties du monde. Il est maintenant au 44e rang en matière de représentation des femmes, alors qu'il était au 34e rang à l'automne 2004, selon les données de l'Union interparlementaire.

Il est impossible de dire avec certitude que le peu d'influence apparente des femmes ministres découle de ce déclin. Le gros bon sens exige cependant de reconnaître que plus un groupe est restreint, moins il a la capacité d'imposer ses vues. Quand une faible présence se combine à un contrôle très serré au sommet et à une indifférence à l'endroit du rôle réel accordé aux femmes, on aboutit à la situation actuelle où la figuration peut parfois tenir lieu de mission.

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mcornellier@ledevoir.com