Ah! être belle!

L’injection de Botox, l’intervention la plus populaire l’an dernier, se pratique alors qu’il n’y a toujours aucune étude confirmant que c’est sécuritaire à long terme.
Photo: Agence France-Presse (photo) L’injection de Botox, l’intervention la plus populaire l’an dernier, se pratique alors qu’il n’y a toujours aucune étude confirmant que c’est sécuritaire à long terme.

Le domaine de la chirurgie esthétique a explosé ces dernières années. Il y a donc un flou juridique, un flou médical et un flou statistique. Point besoin d'être grand clerc, comme on disait dans le temps, pour savoir quels intérêts ce flou peut servir alors qu'on ne sait rien des erreurs et des errances des docteurs de la beauté.

J'aime la beauté, comme tout le monde. Cela me fait plaisir, ça participe à la qualité de la vie. Si on en avait plus en architecture, par exemple, dans ces complexes immobiliers qui poussent comme des champignons, je l'apprécierais. Quand il est question de santé, je trouve la question de la beauté complexe et piégée.

Vous avez vu la campagne de Dove? Cette photo trafiquée dont on nous montre la fabrication jusqu'à l'affiche publicitaire (www.campaignforrealbeauty.ca/film_fullscreen_evo.html)? On dit à la fin que notre perception de la beauté est tordue. On comprend pourquoi!

On nous invite ensuite à une campagne pour l'estime de soi. C'est très bien, l'estime de soi, on ne peut pas être contre. Le problème, c'est que des émissions comme Extreme Make Over, que la télé québécoise copie, vendent aussi l'estime de soi tous azimuts... et à tout prix. En n'oubliant pas, au passage, d'humilier copieusement la personne à qui on reproche son manque d'estime de soi.

Il y a aussi ce livre de la journaliste américaine Alex Kuczynski qui fait jaser: Beauty Junkies. Depuis septembre, elle s'est confessée à plusieurs magazines new-yorkais en changeant d'angle. Et voilà qu'on fait écho à ce qu'elle écrit dans Newsweek... L'obsession de la perfection l'a conduite à une dépendance envers la chirurgie esthétique jusqu'à en perdre tout jugement devant les événements de sa vie.

Je suis allée acheter son livre; on me disait qu'elle y raconte l'histoire de l'industrie cosmétique depuis la Deuxième Guerre mondiale. Cette journaliste d'expérience, qui a déjà travaillé pour le New York Times avant de papillonner dans les magazines, s'est sevrée de Botox et autres liposuccions.

Mais dans son livre, elle donne les noms de bons chirurgiens et relate des histoires de réussite tout en racontant des horreurs et en révélant les chiffres de l'énorme succès de la chirurgie esthétique. Ambigu... comme le sont ces magazines qui nous montrent les femmes idéales et nous apprennent à la page 340 que le Botox, l'intervention la plus populaire l'an dernier, se pratique alors qu'il n'y a toujours aucune étude confirmant que c'est sécuritaire à long terme et nous demandant si ça vaut le coup de risquer sa santé pour la beauté.

Tout cela se passe alors que le coroner Jacques Ramsay dépose un rapport terrible sur les circonstances entourant le décès de Micheline Charest (www.msp.gouv.qc.ca/msp/msp_comm.asp?txtparam=2&c=1304&theme=coroner). De l'aveu du ministre de la Santé, les cliniques de chirurgie esthétique pratiquent dans le flou juridique... et médical, sommes-nous forcés de croire après ce qu'en a dit le Dr Ramsay.

On court donc après la beauté et on prend le risque de sa vie dans ce Far West de la santé... Et pas à peu près: même si on n'a pas de données québécoises, me dit-on au Réseau québécois d'action pour la santé (www.rqasf.qc.ca), qui fait un travail sur l'image corporelle, on sait que le domaine de la chirurgie esthétique a explosé ces dernières années. Il y a donc un flou juridique, un flou médical et un flou statistique. Point besoin d'être grand clerc, comme on disait dans le temps, pour savoir quels intérêts ce flou peut servir alors qu'on ne sait rien des erreurs et des errances des docteurs de la beauté...

Oui, il faut inculquer l'estime de soi, mais c'est aussi une course au bonheur, me disait ma copine Manon. Quand j'aurai perdu ce grand nez, je serai plus heureuse. Quand j'aurai des seins ronds et hauts, tout ira mieux. Le bonheur par l'intervention médicale. Remarquez, on a déjà eu le Prozac; chercher le bonheur à l'extérieur de soi n'est pas nouveau. Ce qui est inquiétant, c'est la généralisation, la banalisation et ce qu'il faut bien appeler la dictature d'un certain modèle de corps, de la tête aux pieds.

La banalisation, nous en sommes complices en laissant les magazines retoucher les photos des mannequins ou en n'exerçant pas notre pouvoir de consommation envers ceux qui choisissent des anorexiques pubères comme modèles pour des vêtements destinés à des femmes de 30 ou 40 ans. Je nous accuse: comme consommateurs, c'est notre bout du bâton. Je ne veux pas arrêter d'acheter des magazines féminins; ils nous parlent de mieux-être, de santé, de beauté et de culture comme nulle part ailleurs. Mais je voudrais que les magazines féminins changent, et c'est nous qui les achetons, voyez-vous ça.

Ce qui est troublant, c'est que cette dictature de la beauté soit un phénomène généralisé — et pas seulement en Occident — en plus d'affecter un nombre toujours grandissant d'hommes. Les Français parlent de tourisme esthétique, les Américains organisent des Botox parties et, partout, le modèle idéal nous obsède. Une étude nous apprend que les amies et les mères exercent plus d'influence que les médias sur les sentiments d'une fille à l'endroit de son apparence. Vraiment? Et comment mesure-t-on l'influence des amies et des mères sous le joug de l'image projetée par les médias?

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À lire

- S. et A. Perroud, La Beauté à quel prix?, Éditions Favre.

- N. Sarrasin, Qui suis-je? - Redécouvrir son identité, Éditions de l'Homme.

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vallieca@hotmail.com

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