Hors-jeu: Joe la vinaigrette

Comment appelle-t-on le caractère de ce qui est décousu? La découture? Sûrement pas, mais allons-y pour la découture, il faut bien qu'un mot naisse quelque part et tant pis pour les intégristes qui croient que tout sous le ciel se trouve dans le dictionnaire. Soyez donc indulgents si ce texte souffre de découture, c'est rapport à une migraine qui en afflige l'auteur, probablement induite par une surdose de philosophie ajoutée à une odeur de friture permanente.

Une odeur de friture qui, du reste, n'est plus le seul élément à tourmenter le fréquentateur — aujourd'hui, l'auteur a envie d'inventer des mots, bon — de restaurants aux États-Unis d'Amérique. Car il est maintenant un nouvel accompagneur de dînants: j'ai nommé la TV. Le record à ce jour? Hi-Way Pizza, avenue College à State College. Pour une quinzaine de tables, six télés, et avec du son s'il vous plaît. Branchées en permanence, en semaine, sur cet indice par excellence du progrès de l'humanité, j'ai nommé l'information continue, dont CNN est la tête de phare de pointe, ou quelque chose d'approchant, et les week-ends, sur le merveilleux monde du sportª. Ça fesse un peu au début, mais qu'est-ce qu'on est au courant des choses importantes, c'est d'une beauté.

Tenez, j'ai appris ça pendant que j'étais là-bas, saviez-vous qu'aux USA, 33 % des gens qui achètent un journal en lisent exclusivement la section des sports? Vrai de vrai, c'est une philosophe qui l'a dit. (Par ailleurs, selon mes sources dans le milieu du sondage, 99,9 % des gens qui achètent Le Devoir lisent tout sauf la section des sports et ne s'en portent pas plus mal, même qu'ils seraient en meilleure santé mentale que les autres.)

Toutefois non, contrairement à ce que l'on pourrait être enclin à penser, il n'y a pas de camion satellite de CNN muni d'une soucoupe à la porte de l'hôtel où se déroule un congrès de philosophie du sport. Il n'y a même pas de journalistes. Vous dire les scoops que j'en rapporte, Woodward et Bernstein en rosiraient d'envie.

Celui-ci, par exemple, révélé dans l'atelier «Phénoménologie du fan», je vous jure que c'est le vrai titre, tout comme je vous jure que le concept de Mitsein élaboré par Heidegger alors qu'il était au sommet de sa science y fut évoqué. Donc: avez-vous remarqué qu'en général, au cours d'une vie, un humain ou une humaine change à quelques reprises de conjoint-e, change à quelques reprises d'emploi, change à quelques reprises de domicile, change de goûts, change d'idées (au pluriel, pour faire profond), change de char, change d'air, change de coiffure, change l'huile, mais ne change à peu près jamais d'équipe sportive favorite?

Ha. Il peut être pourri jusqu'au fin fond de l'éternité, son club, Chose qui aime le sport va l'appuyer jusqu'à son dernier souffle et, si ça se trouve, se faire un mouron pas possible à son sujet, cela même si le club en question se fout éperdument de lui. Étrange, non, cette indéfectible allégeance? Et pourquoi existe-t-elle? (Oui, ceci est un scoop. Un reporter d'enquête philosophique sur le terrain ne déterre pas des réponses, mais des questions. C'est comme ça. Quant à Heidegger, on raconte qu'il changeait souvent d'axiome et d'herméneutique mais qu'il le cachait à sa tendre épouse, qui elle-même pour se venger le trompait avec un essentialiste.)

Autre truc soulevé: peut-on, par l'entremise du sport et des exploits qu'il permet d'accomplir, revendiquer le statut de héros? Vous le savez comme moi, le terme «héros» est largement véhiculé dans ce domaine, peut-être autant que «j'pense que», «définitivement» et «et puis euh». Or s'agit-il d'une expression excessive?

Là, j'ai la réponse, mais il ne s'agit pas d'un scoop, d'abord parce qu'il s'agit d'une réponse, ensuite parce qu'une simple petite balade dans les rues de State College suffirait à convaincre le plus dubitatif des sceptiques que cette réponse, c'est oui et non. Oui, on peut revendiquer le statut de héros; non, il ne s'agit pas d'une expression excessive. «Héros» est peut-être même un euphémisme, à proscrire pour le remplacer par «boutte de toutte».

Case in point, comme ils disent en Pennsylvanie centrale: Joe Paterno, affectueusement sobriqueté «JoePa». Je vous en ai glissé mot l'autre jour, JoePa est entraîneur de l'équipe de football de Penn State depuis 1966. Il a remporté les deux seuls championnats nationaux de football de l'histoire de l'université, en 1982 et 1986. Ce qui fait que là-bas, il est ce que l'on peut imaginer de plus gros à part la quantité de sauce brune que l'on vous administre sur les patates pilées lorsque d'aventure vous commettez l'imprudence d'en commander. Dans les magasins, on peut donc trouver des figurines Joe Paterno, des statuettes Joe Paterno, des reproductions sur carton fort grandeur nature de Joe Paterno, des lunettes Joe Paterno, des masques Joe Paterno, des marionnettes Joe Paterno et, il va sans le dire, des pâtes Joe Paterno pour faire de la salade de pâtes Joe Paterno assaisonnée de vinaigrette Joe Paterno officiellement autorisée par Joe Paterno.

Pour ne rien vous cacher, selon des aborigènes régionaux avec lesquels j'ai devisé dans un anglais digne d'un premier de classe chez 254-6011, si Joe Paterno se présentait à la mairie de State College, Saddam H. et ses 100 % de voix auraient l'air de George W. en Floride, et encore. Cela bien que les Nittany Lions aient perdu samedi, 13-7 contre Ohio State dans un match dont le score indique que l'allure de la rencontre fut à peu près de 20 points à deux, et qu'ils présentent maintenant un dossier de 5-3, aussi bien dire qu'ils ne s'en vont nulle part. Mais le quart-arrière des Lions se prénomme Zach, ce qui pourrait expliquer bien des choses.

Bref, gagne gagne pas, JoePa est un pas ordinary Joe, comme qu'on dit. Aussi, «héros» me semble un peu faible. De toute façon, les héros mythiques, entre vous et moi... Hercule a peut-être nettoyé les écuries d'Augias et tout, mais qui connaît le goût de sa vinaigrette?

Avec tout ça, plus d'espace pour l'échelle de Scoville dont je vous entrejasais hier. Mais, vous avez ma parole, ça peut vraiment attendre jusqu'à jeudi.