Le futur n'est pas simple

Dans l'Histoire, les gaffes s'accumulent autant que le savoir. Les affaires se compliquent, l'air s'alourdit. Malgré les rumeurs de loisirs, de plaisirs, de plus de ceci et de ça, d'extrêmes et de superlatifs, il apparaît déjà que la prochaine génération fera face à des défis complexes. La réparation du monde va demander beaucoup. Il est malaisé de mentir à la jeunesse. Son éducation commence par de terribles instructions: y en aura pas de faciles, les choses vont empirer avant de s'emmieuter, il faut payer le prix et ainsi de suite qui fait la litanie des résolutions les plus dures.

Non, vraiment, il n'y aura pas de futur simple. Mais nous nous entêtons à le simplifier à l'extrême. Nous dorons la pilule. L'horizon de l'avenir ne s'étend que sur quelques mois. L'avenir est immédiat. La société presbyte ne peut que transmettre ses courtes vues aux enfants qu'elle met au monde. Nous n'aurions jamais dû répéter qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Car cela est faux. Tout est nouveau depuis toujours. Ce qui adviendra n'est jamais advenu. Cependant, le devenir n'est pas notre sport national. Alors pourquoi prendre le futur au sérieux? Le présent nous occupe assez. Je ne connais pas monsieur Léger mais j'aimerais le voir de près. Usés par l'accélération, nos regards ne dépassent plus le stade des sondages. Capables de pondre un programme en nous appuyant sur les résultats d'une enquête, nous acceptons le fait d'être devenus des indicateurs et des signes, des cohortes ou des groupes-cibles, une société d'impressions et de marques, d'opinions et de tendances, une bande de tranches, une masse d'aperçus. Serions-nous l'opinion d'un jour?

Dans le temps de ma vie, beaucoup fut entrepris, beaucoup fut fait aussi. Mais l'essentiel fut raté. Cet essentiel est un paquet bien lourd: l'amour, la paix, la générosité et le partage, la beauté et le respect, le sens des choses, la valeur de la vie, la grandeur de la science, la dignité du monde. Des détails. La société de demain devra compter sur l'humain plus que nous ne l'avons fait. Qui suis-je dans un monde solidaire et interrelié comme jamais et à jamais? Comment créer le monde en me créant moi-même? Le futur sera de plus en plus important, car il sera de plus en plus en jeu. Plus que jamais, la formation de l'être devient fondamentale, plus que jamais la qualité des armatures de l'âme devient un facteur déterminant. Jamais être humain n'aura eu autant besoin de cela qui s'appelle l'éducation humaine d'un humain.

Nous devons préparer les jeunes à traverser un champ miné, un champ que nous n'avons pas, nous, traversé. L'éducation d'aujourd'hui joue la carte d'un futur devenu trop complexe pour être vraiment anticipé. Ce monde, quel sera-t-il, et surtout, comment armer la jeunesse pour la préparer à le construire? Quelle sorte d'humains formons-nous aujourd'hui pour demain? La formation fondamentale est la formation des liens entre les choses, les objets, les réalités, le monde. C'est le lien entre la montagne et le temps, entre la chimie et l'infini, entre la nourriture et la vie, entre l'argent et l'histoire, entre le technique et l'âme, entre l'histoire d'une idée et ses applications dans la réalité, disons entre Sainte Anne et la pensée sauvage.

Demain sera le procès du dieu économie, de la religion économiste, du dogme de la croissance des marchés, des produits et des profits. Demain, ce sera le procès des technologies, de l'usage des sciences et des techniques, le procès de l'application, de l'appropriation et des orientations du savoir. Demain, ce sera le monde des contenus. Ce sera aussi le débat sur les valeurs humaines universelles, la répartition des richesses, les rapports entre Moi et Nous, les ressources de la Terre. Ce sera le combat contre l'intolérance, l'ignorance, l'amnésie, contre le crétinisme et la courte vue.

En attendant, le manger a tendance à être mou, avez-vous remarqué? Il est pré-digéré. Le marché ne veut pas que nous nous embêtions. Il veut que tout soit facile, à commencer par les paiements. Nous logeons aux enseignes de l'ami de l'usager (user friendly).

La promesse du futur tient dans sa simplicité, dans sa facilité, voire dans la négation du froid et du tragique de la vie. Ceux qui peinent sont des idiots qui n'ont pas trouvé la recette des rabais. Nous blâmons ceux qui se compliquent la vie. Nous disons d'ailleurs qu'ils se compliquent la vie. Pourtant la vie est compliquée. La technicisation du monde, la dollarisation, le chacun pour soi et le juste à temps, la communication virtuelle, la mobilité internationale et la diversité culturelle, tout ce qui advient n'efface pas le fait humain intemporel et universel: nous sommes ce que nous devenons. Y a-t-il espoir un jour de devenir meilleurs?

Être humain n'est pas simple, être meilleur humain l'est encore moins, alors, à l'école, attachons nos ceintures. Nos enfants doivent apprendre à conjuguer ferme. Il est de plus en plus de sujets, de plus en plus de compléments. Il faut que les verbes s'accordent. Le présent confort n'incite personne à marcher à la dure dans l'ordre des déclinaisons. Mais il restera toujours que nul ne peut être sans apprendre à devenir. Il est donc absolument normal d'avoir de la difficulté à l'école. Dans les circonstances, c'est la facilité qui est suspecte.