Hors-Jeu: Tout n'est pas grec dans la vie

State College, PA (où avait lieu au cours du week-end le 30e congrès annuel de l'International Association for the Philosophy of Sport et où l'auteur de ce qui suit a pris acte de sa condition de penseur de pacotille) — Pour résumer un congrès de philo, fût-il consacré à un sujet en apparence aussi frivole que le sport, il faut se lever très très tôt. Genre cinq heures du mat, bien avant que le soleil ne se laisse deviner derrière les lourds nuages gris qui ne décampent pas du ciel de la Pennsylvanie centrale vers la fin d'octobre et qui donnent le goût de devenir existentialiste athée. Pour comprendre un congrès de philo, fût-il etc., il faut se lever encore plus tôt, genre trois quatre ans avant que de tenter de chercher à le résumer. Et même là.

J'ai quand même appris bien des choses. Par exemple, que pour faire rire un philosophe, la référence à des idiosyncrasies, à des thèmes récurrents propres à la discipline et abscons pour le commun, est gage de succès. «Je ne suis pas très postmoderniste, vous savez.» Ha. «Oui, mais tout n'est pas grec dans la vie.» Ha ha. «Je vais répondre à deux questions, une d'un réaliste et une d'un antiréaliste.» Ha ha ha. Je n'ai pas essayé, mais je pense que «une fois c'est Nietzsche qui rentre dans une Cage aux Sports comprends-tu et qui aperçoit Heidegger paqueté au bar et puis euh» pourrait aussi connaître une certaine popularité, dans la mesure où elle est bien racontée et qu'à l'instar d'une dissertation sur la phénoménologie de la planche à neige en cinq points structurels (position de côté, glissement, équilibre à haute vitesse, virages, jeu dynamique et rythmique avec la gravité), elle ne vend pas le punch avant la fin.

Enfin, cela pour dire qu'y en aura pas de facile. C'était d'ailleurs là le sujet de l'exposé de l'ami Jean-François Doré, à l'instigation duquel je me suis retrouvé ici et pour lequel j'aurai toujours une pensée complice lorsque j'enfilerai mon chandail aux couleurs de Penn State acheté en spécial, qui prépare une série de reportages radiophoniques sur les clichés du sport et leurs origines philosophiques. Y en aura pas de facile, c'est le premier, et on apprend que l'idée a séduit toutes les grandes religions, retrace ses origines jusqu'à rien de moins que le paradis terrestre et est aussi incrustée dans les moeurs contemporaines que Fidel Castro l'est au pouvoir à Cuba, et peut-être même plus encore.

Allez donc résumer ça, vous, petits malins.

Ayant établi unilatéralement que le lecteur moyen n'est pas, un lundi matin, dans des dispositions intellectuelles propres à se repaître de discussions autour de thèmes tels: «quels sont les valeurs sous-jacentes au fait qu'il y a un merveilleux monde du sportª plutôt que pas?»; «peut-on devenir un héros par l'accomplissement d'exploits sportifs et d'abord qu'est-ce qu'un héros?»; «sport ou culture physique: enjeux sémantiques»; «corps-objet, espace et grille merleau-pontyenne appliquée au soccer»; «sexualisation du corps féminin et sports de contact: vers une remise en question du paradigme dominant?»; «le concept de Schadenfreude, soit le fait de se réjouir du malheur de l'autre, appliqué aux émotions sportives»; et d'autres dont je vous ferai parvenir la liste détaillée en retour d'une enveloppe pré-affranchie accompagnée de trois (3) preuves d'achat, je file tout droit à la conférence qui m'a le plus plu.

Non, avant, une petite chose digne du lundi matin. Dans sa présentation, Scott Tinley, ancien champion de triathlon — dont l'Ironman — et diplômé de l'université San Diego State, a fait mention d'un grand sondage réalisé récemment aux United States of America. On y demandait aux gens quel était leur héros si d'aventure ils en avaient un, les veinards. Vous voulez le classement des dix premiers au fil?

1. Jésus-Christ. 2. Martin Luther King. 3. Colin Powell. 4. John F. Kennedy. 5. Mère Teresa. 6. Ronald Reagan. 7. Abraham Lincoln. 8. John Wayne. 9. Michael Jordan. 10. Bill Clinton.

L'énumération a fait rigoler l'auditoire, et bien que néophyte en la matière, je pense qu'ils se sont dit dans leur Ford intérieur que c'était là la preuve de ce qu'il faut plus que jamais faire de la philosophie, non pas pour peut-être mieux comprendre le monde, mais pour s'en évader encore un peu plus.

Le plus plu, disais-je: la thèse défendue par Anthony J. Kreider, de l'université Bloomsburg (Pennsylvanie, vraiment pas loin d'ici, on peut même y aller à dos de charrette Amish, car j'ai oublié de souligner que le pays amish n'est vraiment pas loin d'ici non plus). Kreider a soutenu avec brio, vous savez ce genre de dissertation qui abat vos objections une à une avant même que vous n'ayez le temps de les formuler, que le fait de réclamer une intervention divine à l'occasion d'un match devrait être considéré comme un comportement antisportif, voire comme une forme de tricherie. Car c'est le talent seul exprimé à l'intérieur d'un cadre réglementaire qui devrait faire foi de tout dans le sport, pas la contribution d'un tiers, surtout si en plus il est omnitoutcequevousvoudrez.

Non mais c'est vrai: Dieu de votre côté, voilà un avantage indu s'il en est. «Je conclus en arguant que les organismes sportifs à tous les niveaux devraient décourager les prières demandant une aide de la part d'un être surnaturel. Quant à savoir si les participants qui prient devraient ou non être sanctionnés pour être allés à l'encontre du fair-play, cela dépend de la possibilité qu'ils reçoivent vraiment un soutien extérieur. Les organismes comme le Comité international olympique devraient ou bien punir les fautifs ou annoncer officiellement qu'aucune sanction n'est nécessaire, soit parce que Dieu n'existe pas, soit parce qu'un tel être ne répond pas à de telles demandes», a dit le prof Kreider.

Allez, on réfléchit là-dessus, et on se retrouve demain même heure même poste pour se jaser de l'échelle de Scoville. Vous ne verrez plus la vie de la même manière. Vous, parce que moi, après ce week-end, c'est déjà fait.