Rock, Copps et Manley

Peut-on faire en une dizaine de mois ce qu'on n'a pas réussi à accomplir en dix ans? Telle est la question incontournable qui attend Allan Rock, Sheila Copps et John Manley maintenant que le premier ministre leur a donné le feu vert pour faire campagne pour sa succession.

Après avoir juré à qui voulait les entendre qu'ils piaffaient d'impatience de rejoindre Paul Martin sur le terrain, les ministres fédéraux ne se bousculent pas au portillon. Et pour cause. Dans l'état actuel des choses, ils partent tous de terriblement loin.

Pourtant, contrairement à une certaine légende urbaine qui attribue l'avance de M. Martin aux puissants moyens dont il disposerait, ses adversaires pressentis ont disposé d'autant d'années au gouvernement que lui pour se faire valoir.

Allan Rock a débarqué en politique fédérale en 1993 avec le mot leadership imprimé sur le front et une auréole médiatique au-dessus de la tête. Avant même qu'il ne devienne député, on donnait l'avocat torontois comme partant pour la succession éventuelle de Jean Chrétien. Et pourquoi pas? Brillant, bilingue et plutôt fringant — ce qui ne nuit jamais en politique — M. Rock avait tout pour plaire.

D'emblée, il a été nommé au cabinet et ministre de la Justice de surcroît, soit le même ministère qui avait servi de rampe de lancement à Pierre Trudeau et à Kim Campbell.

Par la suite, Allan Rock obtenait la Santé au moment où le sujet n'avait jamais été aussi en vogue. Depuis le début de l'année, il est à l'Industrie, un poste que Brian Tobin avait jugé comme le plus avantageux pour mettre sa propre campagne au leadership sur les rails lorsqu'il avait tenté un retour en politique fédérale.

Sur papier, Allan Rock a donc disposé de toutes les occasions de se constituer le curriculum vitae du parfait candidat au leadership. Mais, de sa tendance à butiner d'un champ ministériel à l'autre, plusieurs ont plutôt gardé l'impression d'avoir affaire à un papillon politique. Au terme de tous ces efforts, à peine un Canadien sur dix, et guère davantage de libéraux, verrait d'un bon oeil M. Rock devenir premier ministre.

Sheila Copps n'en est pas à sa première course au leadership. Contre Jean Chrétien en 1990, elle s'était classée au troisième rang derrière Paul Martin et avait remporté un succès d'estime au Québec.

À l'arrivée au pouvoir des libéraux en 1993, elle devenait la femme la plus en vue du gouvernement, puisque Jean Chrétien la nommait vice-première ministre. Il lui confiait également l'Environnement — un ministère qui n'avait pas fait de tort à Lucien Bouchard et à Jean Charest quelques années auparavant.

Le premier mandat libéral aura finalement constitué le faîte de la carrière ministérielle de Sheila Copps. Depuis, elle est sur une pente déclinante aussi bien au sein du gouvernement que dans l'opinion publique. Après les élections de 1997, M. Chrétien lui a retiré le poste de vice-première ministre, en partie pour acheter la paix au sein de son cabinet où ses arbitrages faisaient rarement consensus. Au Patrimoine, son association avec l'opération post-référendaire des drapeaux lui a coûté la partie congrue de l'estime dont elle jouissait au Québec. Ailleurs au Canada, la situation n'est guère plus brillante. En septembre, un sondage révélait que, de tous les candidats possibles à la succession de Jean Chrétien, elle était celle qui suscitait le plus de sentiments négatifs et de loin.

Si elle se présente, Sheila Copps fera plaisir au PLC qui voudrait bien avoir une femme dans la course. Mais, comme la dernière fois et malgré ses dix années aux premières loges du gouvernement, on ne lui prédit rien de mieux que l'oscar libéral pour la meilleure performance dans un rôle de soutien, et encore!

Le cas de John Manley est différent puisqu'on ne l'a jamais vraiment considéré comme un candidat sérieux avant que les événements du 11 septembre 2001 ne lui donnent un rôle de premier plan. On est cependant loin du genre de phénomène qui avait propulsé Pierre Trudeau à la tête du peloton libéral en 1968.

Selon les sondages, M. Manley fait une plus forte impression que les Copps et Rock, mais cela en dit davantage sur l'échec de ces derniers à s'imposer que sur les chances du premier de l'emporter puisqu'il partirait avec une quarantaine de points derrière Paul Martin.

Dans les faits, le succès de John Manley ne déborde guère du bocal de la colline parlementaire. Le grand public semble relativement imperméable à ses charmes. En plus, d'ici à la fin de février, il devra s'occuper de la préparation de son premier budget, un gros test dont il aura fort à faire pour se tirer honorablement dans l'état actuel du

gouvernement.

C'est également une arme à deux tranchants. Si M. Manley réussit à contrôler les envies de dépenses du premier ministre sortant, on lui rendra hommage dans les milieux financiers, mais certainement pas dans les cercles activistes libéraux. Au sein du PLC, Paul Martin incarne la modération fiscale et il a déjà fait le plein d'appuis dans cette aile du parti.

En cas d'échec de la campagne de Paul Martin, les partisans de John Manley croient qu'il deviendrait d'office l'homme de la situation.

Ce qui est certain, c'est que ses chances au leadership seraient sans doute bien meilleures la prochaine fois que cette fois-ci, ce qu'on ne peut pas dire d'Allan Rock et encore moins de Sheila Copps.

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.