Le thriller-réalité

Sniper Attacks. Sniper on the Loose. Le gros titre dramatique éclate sur les ondes de CNN pour annoncer les derniers développements.

Maintenant que la série de meurtres dans la région de Washington semble résolue et que ces gros titres appartiennent au passé, les écoles de journalisme pourront se pencher sur ce nouveau cas de télé-réalité, le thriller-réalité en temps réel.

L'histoire des tireurs en série de Washington a donné lieu à un déploiement sans précédent de reportages sur les chaînes d'information continue, un déploiement qui a relégué à l'arrière-plan toutes les autres informations, dont la tension avec l'Irak et la prise d'otages à Moscou. La compétition effrénée entre les chaînes d'information câblées aux États-Unis a fait en sorte que, quand l'enquête policière piétinait, les réseaux comme CNN et Fox News ont présenté aux téléspectateurs une véritable armée de commentateurs de tout poil, détectives privés, policiers à la retraite, anciens agents du FBI, psychologues de toutes tendances qui, faute d'informations plus fiables, se sont répandus en spéculations diverses. La semaine dernière, CNN avait même en permanence une «CNN criminologist», sorte de spécialiste en résidence toujours sur la brèche.

Selon un article du New York Times, CNN avait même demandé, la semaine dernière à CBS, d'utiliser les acteurs de la série de fiction Crime Scene Investigation pour venir commenter l'histoire du tireur. CNN voulait comparer les techniques d'enquête utilisées dans la fiction avec celles utilisées dans le cas du tireur réel. CBS a refusé. J'ignore si c'est lié, mais CNN a passé une soirée à présenter des portraits d'anciens tueurs en série, histoire de combler le temps d'antenne.

Les chaînes d'information continue sont vraiment d'une boulimie sans fin, écrasant tout sur leur passage. Mais faire vivre un tel suspense au téléspectateur est assez payant: selon le Los Angeles Times de jeudi dernier les trois grands réseaux d'information câblés, CNN, Fox News et MSNBC, ont connu la semaine dernière l'écoute la plus élevée depuis la semaine du 11 septembre 2001. La moyenne d'audience de ces réseaux était d'environ 25 % plus élevée que celle du mois précédent.

L'histoire a également été marquée par une relation très complexe entre la police, les médias et les tueurs, en une sorte de bizarre triangle où l'on n'arrive pas encore à départager qui a utilisé l'autre.

La police semble avoir clairement joué double jeu. D'un côté le coordonnateur de l'enquête, le chef de police du comté de Montgomery Charles Moose, a vertement critiqué le travail des médias à cause de certaines fuites, particulièrement lorsqu'une fuite a permis de savoir que les tueurs avaient laissé sur la scène d'un des meurtres une carte de tarot. Il a qualifié la diffusion de l'information d'«interférence inacceptable» dans l'enquête.

Mais de l'autre côté le chef Moose s'est largement servi des caméras de télévision pour envoyer des messages sibyllins aux tueurs, pour les pousser à contacter la police. Des spécialistes en affaires judiciaires font toutefois remarquer qu'il ne s'agit pas d'une révolution, et que, dans le passé, la police s'est servie des médias en plusieurs occasions pour faire passer un message à un criminel.

Ce qui semble toutefois nouveau ici, c'est la façon dont les deux tueurs réagissaient en écoutant les chaînes d'information continue. Lorsqu'un spécialiste du FBI qui devait commenter le comportement du tueur a déclaré en ondes que celui-ci allait probablement être tenté de se déplacer vers le sud jusqu'à Ashland en Virginie, c'est dans cette municipalité qu'ils ont frappé le lendemain. Lorsqu'un psychologue du FBI a déclaré le vendredi que le tueur souffrait d'une sorte de «God complex», c'est le lundi suivant qu'on a trouvé, sur la scène de l'attentat commis sur un jeune de 13 ans, une carte de tarot portant l'inscription «I am God». Les médias américains ont colligé plusieurs de ces exemples et des psychologues soutiennent que les tireurs ont été provoqué en ondes, qu'ils ont été stimulés. Dans le fond ils se sont nourris, comme nous tous, de cette affolante couverture en temps réel 24h sur 24. On pourrait presque conclure que ces tueurs sont aussi le produit de ces nouveaux médias.