La théorie du professeur Watson - La génétique serait-elle la voie suprêmede la perfection humaine ?

Alors que la plupart des gens craignent que des «savants fous» ne déclenchent quelque cataclysme en manipulant les sources de la vie, l'un des découvreurs du génome humain, James D. Watson, a plutôt peur que cette appréhension généralisée n'empêche l'humanité d'entrer enfin dans l'ère de la perfection.

Ainsi donc, après avoir presque trouvé la cellule de l'immortalité, la science offre au monde une génétique de la sainteté, que notre société risque hélas de refuser? À voir l'enthousiasme qui a accueilli les propos du scientifique, la semaine dernière à l'Université de Toronto, il ne manquera pourtant pas de volontaires pour cette suprême aventure.

Bien qu'un demi-siècle se soit écoulé depuis qu'avec le biochimiste Francis Crik, le professeur Watson a trouvé le code de la vie, la fameuse ADN qu'on achève de déchiffrer, ce Nobel a gardé la fougue et l'audace de la jeunesse, comme au temps des découvertes qui ont changé le cours de l'histoire humaine. Mais cette fois, il ne s'agit plus de débarquer en Amérique ni même de décoller pour Mars.

Il s'agit de changer l'homme. L'information que recèle le génome humain peut permettre à l'humanité, non seulement de juguler les maladies, mais de faire disparaître les traits indésirables de la personnalité. «J'ai toujours pensé qu'il nous fallait rechercher la perfection», a lancé Watson lors de la remise du Gairdner à dix savants du génome. La vraie révolution serait enfin à nos portes.

La médecine fait déjà usage des découvertes de l'ADN en biologie moléculaire. La justice y a également recours pour identifier les coupables et réhabiliter des innocents. Rares sont ceux qui s'y opposent. On attend aussi de cette biotechnologie des applications importantes, mais controversées, pour l'agriculture, la pêche, la forêt, l'industrie pétrolière.

Des bonds plus spectaculaires encore seraient possibles par le truchement de la reproduction humaine. Or, déplore Watson, bien que les scientifiques du génome soient informés de cet immense potentiel, ils n'osent pas en parler ouvertement. «Peut-être craignent-ils de heurter des gens?» En réalité, il n'y a pas que des gens timorés dans ce débat. D'autres scientifiques s'opposent aux thèses du célèbre biologiste américain.

L'enfant rêvé

L'eugénisme que propose Watson ne vise pas à éliminer des groupes jugés néfastes ou improductifs (comme on l'a fait par «humanisme» aux États-Unis et ailleurs), ni à créer une «race supérieure» (comme s'y est efforcée plus tard l'Allemagne nazie). Il n'est pas question non plus de supprimer ces enfants déjà conçus qu'un défaut physiologique voue à une existence diminuée. Non. Il s'agirait pour les médecins de corriger préventivement l'oeuf et le sperme des parents et de leur donner ainsi l'enfant dont ils rêvent.

Chemin faisant, propose Watson, cette intervention écarterait pour les générations à venir les éléments génétiques fautifs qui sont à l'origine des laideurs et des malheurs de tant d'êtres humains. En somme, en nettoyant à la source les cellules de la reproduction, on éliminerait les résidus négatifs de l'évolution de l'espèce, voire ces séquelles que la civilisation judéo-chrétienne attribue à un «péché originel».

Dans une entrevue au Globe and Mail, le professeur, qui ne manque pas d'humour, n'annonce pas le bonheur universel, ni l'immortalité, mais presque. On mourrait encore à l'avenir, mais d'un accident rare, comme quand un planeur, s'élançant d'une colline, tombe au mauvais endroit. Mais surtout, les élèves apprendraient mieux. Les fumeurs ne développeraient plus de cancer. Même le sida pourrait être tenu définitivement en échec.

Jusqu'ici, nombre de gens suivront le savant futuriste. Même quand il fait appel au goût du public pour les bébés «parfaits» ou les «jolies femmes». Plusieurs, en effet, voudraient afficher une belle apparence sans devoir se ruiner en garde-robe, cosmétiques et autres chirurgies esthétiques. Le débat se complique quand on prétend tirer des gènes du futur être humain des traits de caractère ou des qualités morales.

Va pour la manipulation génétique, si elle peut corriger l'évolution de l'espèce humaine, voire lui donner une capacité physique supérieure (à supposer qu'une science sache mieux que l'évolution d'hier et l'adaptation d'aujourd'hui choisir quelles améliorations avantageront l'espèce humaine dans les siècles à venir).

Les failles humaines

Mais ces défauts qui se sont développés dans les cultures humaines, peut-on les élaguer? Viennent-ils tous des gènes? Qui va sélectionner les traits jugés dignes d'être préservés (l'obéissance, la créativité, l'endurance?) et ceux qu'on trouvera périmés (l'ambition, la force, la modérationÉ)?

Car les pères de cette révolution génétique se font fort d'identifier les gènes qui correspondent, par exemple, au métier, au leadership, à la performance sportive. On parle déjà de gènes défaillants qui expliqueraient des failles humaines — faiblesse psychologique, alcoolisme, violence pathologique — pour lesquelles on cherche des solutions dans la culture, l'éducation, la médecine ou la pharmacothérapie.

Plus profondément, l'hypothèse du génome créateur suppose que personne n'est responsable de sa vie. L'affection, la connaissance, l'engagement, pour ne citer que ces trois aspects de l'activité humaine, seraient d'abord sinon exclusivement le résultat de dispositifs biologiques. On voit quel enjeu formidable se cache sous ce nouvel eugénisme: il ne vise plus à supprimer des groupes ou des gens faibles, malades ou déviants, mais à reprogrammer pour l'ensemble de l'humanité les mécanismes de la liberté.

Il fait peu de doute que l'humeur, joyeuse ou massacrante, d'un individu dépend de sa constitution. Divers produits qui l'altèrent en mieux ou en pire en sont un indice probant. Si la suppression d'un élément génétique suffisait, par exemple, à prévenir les dépressions (elles affligent jusqu'à une personne sur quatre au pays), l'industrie pharmaceutique ferait faillite.

Mais l'organisation sociale n'a-t-elle vraiment rien à voir dans la déprime d'autant de gens? Ainsi, quelle soudaine mutation génétique pousserait tellement de jeunes autochtones au Canada à renoncer à la vie? Ou de jeunes hommes à faire de même au Québec?

Le professeur Watson ne craint pas que l'humanité abuse des informations et des possibilités mises à sa disposition par les découvertes génétiques. «La plupart des humains, dit-il, sont programmés par leurs gènes pour avoir de la compassion envers leurs semblables.» Et ceux qui n'en ont pas, alors? Auraient-ils simplement un défaut génétique qu'une manipulation prénatale aurait pu éviter ou qu'une intervention médicale pourra désormais corriger?

Le président de Génome Canada, le professeur Henry Friesen, souhaite qu'à défaut d'avoir des représentants parmi les lauréats du Gairdner, tous des étrangers, le pays devienne un leader en ce domaine. Il ne précise pas toutefois quel gène il faudra changer chez les décideurs afin que plus de ressources financières soient consacrées à la recherche. Ni surtout quelle mutation éthique on devra déclencher au sein des entreprises pour éviter qu'elles n'accaparent à leur seul profit le bagage génétique des espèces de la planète.

Le risque d'une théorie qui fait jaillir d'une manipulation génétique la future humanité, ce n'est pas d'abord qu'une génération de monstres sortie des cornues de laboratoires. C'est qu'elle évacue du progrès humain les multiples et nécessaires apports de l'art, de la réflexion, de la critique, de l'expérimentation scientifique, de la création sociale et de l'engagement tout court. Est-ce là la voie de la perfection?

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.