Truites menacées par les changements climatiques

Une étude réalisée pour le compte du Service des forêts des États-Unis estime que les populations de truites de l'est de ce pays, dans le corridor appalachien, sont menacées par les changements climatiques. Ces conclusions ont été publiées dans la version électronique de Transactions, la revue de l'American Fisheries Society, sous la plume de Patricia Flebbe, qui a tenté de voir ce qui se passerait dans les habitats des Appalaches sous un climat plus chaud qu'à l'heure actuelle.

Les biologistes ne seront pas surpris d'apprendre que les truites, qui exigent des eaux plus froides et plus pures que la plupart des autres espèces de poissons, souffriront du réchauffement des cours d'eau. Mais les conclusions de Patricia Flebbe sont d'autant plus alarmantes qu'elles prédisent un déclin non seulement de la truite mouchetée autochtone, en principe la plus vulnérable, mais aussi de la truite arc-en-ciel et de la truite brune, deux espèces réputées pour leur plus grande résistance aux eaux chaudes. Or il serait surprenant, sauf démonstration contraire fort rigoureuse, que ce qu'on prévoit pour les États de l'est des États-Unis n'ait pas d'effets similaires ici au Québec, dans une mesure qui reste à déterminer. Je sais d'expérience que les mouchetées, qui survivaient il y a 30 ans dans un petit lac de ma connaissance, ne peuvent plus survivre depuis une quinzaine d'années dans une partie des Laurentides et que le facteur éliminatoire semble avoir été la hausse de la température. Ça se passe ici aussi, au Québec!

La température moyenne aux États-Unis a augmenté de 1 °C depuis une centaine d'années et, selon les prévisions les plus sérieuses qui émanent des instituts de recherche américains — mais pas de la Maison-Blanche! —, le réchauffement anticipé au cours du prochain siècle pourrait se situer entre 5,4 et 9 °C, provoquant un réchauffement de même amplitude des cours d'eau.

Pour la chercheuse, la hausse des températures dans certains cours d'eau aux débits éventuellement réduits en raison d'une évaporation plus intense aura des impacts draconiens sur les trois cheptels aquatiques parce qu'ils sont tous trois à la limite de leur aire de distribution. La fragmentation accrue des habitats par les routes, les canalisations, les aménagements de berges et autres dérangements, ajoutés au réchauffement radical des eaux, risque «de rayer l'espèce de la carte», estime la chercheuse. Certes, reconnaît-elle, les trois salmonidés continueraient de se retrouver dans d'autres régions plus nordiques. Elle pensait probablement au Québec ou aux provinces maritimes. Mais ces espèces pourraient disparaître de la région appalachienne, ce qui est fort possible.

Les pêcheurs apprécieraient certainement que nos services fauniques commencent à réaliser des études de cet ordre. On sait qu'en été, la vallée du Saint-Laurent est parfois aussi chaude, sinon davantage, que certains États montagneux de l'Est américain. Le fait d'être plus au nord ne confère pas une protection automatique ou blindée à nos habitats contre des changements de grande ampleur dans la répartition et l'abondance de notre faune sauvage. La nécessaire planification de la transition qui s'amorce, ce qu'on appelle l'«adaptation», devrait-elle commencer par là?

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Ça tique sur l'éthique!

Notre chronique de la semaine dernière a provoqué de fortes vagues dans les milieux de la faune, où certains se grattent aussi fort quand on parle d'éthique que s'ils avaient attrapé des tiques...

Plusieurs directeurs généraux des fédérations de pourvoyeurs, de la faune et de la SEPAQ ont passé quelques jours ensemble pour échanger à propos de leurs problématiques respectives. La question de l'éthique, que nous soulevions à propos du recours croissant aux méga-appâts, qui engendrent une véritable dépendance chez certains gibiers sauvages, a fait l'objet de discussions intensives. Les zecs remettent en question plusieurs aspects de ces pratiques à la chasse à l'orignal, par exemple, parce qu'elles constituent une forme d'accaparement du territoire incompatible avec leur vocation («Tasse-toi, parce que c'est mes appâts!») et une manière de chasser qui, si elle est appréciée des chasseurs essoufflés rien qu'à l'idée de «faire le bois», l'est beaucoup moins par les plus jeunes, qui recherchent en priorité la qualité de l'expérience en nature plutôt que la quantité de viande. Cette nouvelle façon de voir les choses n'est pas du tout intégrée dans les plans de marketing de certains produits «Anticosti», des pourvoyeurs et des magazines de chasse et pêche, où la grosseur des panaches demeure le principal argument de vente.

Mais il y a pire. La Fédération québécoise de la faune (FQF), qu'on imagine à la tête des débats sur l'éthique de la chasse, a écrit au sous-ministre associé à la Faune pour réclamer rien de moins que la démission de Michel Huot, le biologiste qui estimait dans notre chronique qu'un certain niveau de dépendance envers les méga-appâts soulevait un questionnement éthique, sans oublier ses impacts sur la santé du cheptel. Selon les sources du Devoir — et il ne s'agit pas de M. Huot, qui aimerait sans doute enterrer toute cette affaire! —, la FQF a osé écrire que le biologiste «a usé de son statut de spécialiste de la faune pour avancer des avis non officiels, [selon lesquels] certaines pratiques de chasse seraient impropres à une saine gestion de la faune, et appuie l'affirmation [selon laquelle] les chasseurs sont des viandeux. La question de l'appâtage, tout comme le fait d'être d'accord ou non avec la chasse, est basée sur des prémisses éthiques et personnelles qui n'ont rien à voir avec une saine gestion de la faune».

Des précisions s'imposent. D'abord, c'est moi et non M. Huot qui ai parlé de viandeux, et pas dans le cas de tous les chasseurs mais bien de certains d'entre eux, qui recourent à des pratiques contestables. Un peu d'analyse de texte ne ferait pas de tort à certains dirigeants de la FQF. En effet, le biologiste a dit clairement, et je cite: «Comme on peut voir deux ou trois cerfs manger tour à tour sur la même carotte ou sur la même pomme d'un appât de chasse ou d'une mangeoire, il faut envisager d'interdire cette pratique puisque c'est un des principaux vecteurs de transmission des prions. Ces pratiques ont été rendues très populaires par la chasse à l'arc, qui exige d'attirer les gibiers très près et [qu'ils soient] immobiles. La pratique s'est ensuite répandue aux autres chasseurs, au point où on assiste maintenant à des systèmes d'appâtage dont on peut même questionner l'éthique. Une famille de cerfs qui vit d'un tas de dix tonnes de carottes ou de pommes est aussi emprisonnée dans sa tête qu'un cerf en enclos.»

D'abord, lorsqu'un biologiste parle de vecteurs de transmission d'une maladie et des moyens de les neutraliser, il est carrément dans ses plates-bandes. Ensuite, M. Huot a bien dit qu'il s'agissait de pratiques «dont on peut même questionner l'éthique». Il n'a pas condamné comme tel ces pratiques mais a soulevé, ce qui est fort légitime, la question pour dire qu'elle se posait. Quand un biologiste parle de la dépendance des bêtes, de leur conditionnement par diverses techniques, il est encore dans ses cordes, à moins que le comportement animal ne soit devenu un monopole de la FQF.

Je terminais cette chronique en me demandant s'il y avait un problème de leadership à la tête de certaines organisations du secteur de la faune. La réaction de la FQF illustre l'acuité de cette question. De tout temps, les chasseurs dignes de ce nom ont tenté de rééquilibrer les avantages des techniques à leur disposition par des règles qui recréent une saine relation entre les proies et les prédateurs. Faune Québec tente de valoriser les questions d'éthique afin que la jeune relève reconnaisse ses valeurs dans la chasse, une activité que la horde de vendeurs et de commerçants du secteur s'entête à ramener à l'image de «carnassiers barbares de préleveurs d'animaux sans défense», selon l'expression imagée d'un chasseur de ma connaissance! Il faut espérer que les supérieurs du biologiste Huot auront plus de vision que la direction de la FQF et qu'ils continueront d'animer ce débat sur l'éthique de la chasse, qui a beaucoup de difficulté à lever, une question qui ne se poserait pas si cette activité se limitait à prélever, sans plus. L'éthique de la chasse exprime le véritable degré d'humanité de ceux qui la pratiquent, pas la sensiblerie qu'utilisent certains pour la dénigrer.

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Lecture: L'Environnement - Comprendre le fragile équilibre de la vie sur Terre, Éditions Québec Amérique. Dans un langage clair et avec des illustrations efficaces, ce livre fait comprendre avec une grande efficacité les enjeux actuels qui se posent aux espèces et aux grands écosystèmes de la planète. Cet ouvrage peut être très utile à des adultes pour lesquels ces concepts se limitent souvent à des contours des problèmes, tout comme il sera apprécié par des plus jeunes souhaitant comprendre les liens qui se tissent de plus en plus entre tous ces problèmes. Un livre pour s'initier et s'aider à acquérir une vue globale.

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