Revue de presse: Le Canada, pays de «sans-nation»

Le Canada serait une terre d'élection du «cosmopolitisme de la compassion». Autant dire: de vertu... C'est Jim Meek, du Chronicle Herald de Halifax, qui l'affirmait hier dans un article aux allures de synthèse de «l'idéologie Canadian», version théorique du «plus meilleurs paysÉ ».

Il n'y a rien comme le regard des autres pour pousser quiconque à s'interroger: de quoi ai-je l'air? Or le monde a de plus en plus les yeux tournés vers le Canada, prétend Meek, dans la foulée du prix Booker de littérature attribué au Canadien Yann Martel. Meek en veut pour preuve un article de l'auteur anglais Pico Iyer, paru dans la revue Harper's en juin, à propos de la littérature canadienne. La thèse d'Iyer est la suivante: «La littérature canadienne — comme la société canadienne en elle-même à bien des égards — est fondée sur des "croyances communes" et non des "racines communes".»

Auteur d'un livre intitulé The Global Soul (L'Âme globale), Iyer parle du Canada comme du «phare des États-nations postnationaux de notre monde sans frontières; un pays qui a transcendé ses fatales divisions historiques fondées sur le sang, la race et la religion». Nulle surprise que ce soit de ce pays qu'aient émané la formule de «village global» (McLuhan) et l'idée des forces de «maintien de la paix» (Pearson). Très normal aussi qu'un Canadien ait contribué à rédiger la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948. Iyer fait ensuite remarquer que le Canada a organisé avec un succès incomparable des joutes de cricket pour rapprocher l'Inde et le Pakistan. Au surplus, le Canada «a institutionnalisé "le globalisme et le pluralisme, les possibilités du multiculturalisme, bien avant que le reste du monde n'apprenne l'existence même de ces mots"».

Dommage que M. Iyer n'ait pas pris connaissance de cette «minute du patrimoine» qui rappelle que c'est bel et bien de l'imaginaire d'un Canadien que Winnie l'Ourson a jailli! Il est si gentil et si doux, Winnie. Mais sans doute n'est-il pas assez métissé. Car M. Iyer insiste: «la littérature canadienne, en grande partie, émane de "bâtards internationaux" et porte sur» des personnages de cette désormais noble catégorie. «Des vagabonds qui, en quelque sorte, ont trouvé un lieu, une patrie spirituelle dans un pays que les Canadiens de souche eux-mêmes n'arrivent pas à définir», écrit Meek. Prenez Life Of Pi, roman qui valu à Martel de se hisser au firmament littéraire du Commonwealth: c'est l'histoire d'un jeune Indien né dans une colonie française. À la fin du roman, explique Meek, «il arrive à Toronto — la réponse canadienne à La Mecque — et parvient à faire quelque chose de sa vie». Meek poursuit en notant que Martel, en recevant son prix, a parlé du Canada comme de «l'hôtel le plus génial sur Terre», lequel «accueille et soutient les écrivains de partout». Meek donne raison à Martel. Ce dernier est né en Espagne «d'une famille diplomate nomade». Il poursuit en s'attardant aux cas des autres écrivains canadiens finalistes au Booker: Carol Shields, né aux États-Unis; Rohinton Mistry, né à Bombay; Michael Ondaatje, auteur du Patient anglais, né au Sri Lanka; Neil Bissoondath, né à Trinidad.

Dans le livre de Rohinton Mistry, l'histoire se déroule à Bombay. À en croire Meek, c'est une autre oeuvre qui confirme les thèses d'Iyer sur le Canada, car la famille au centre de l'intrigue «est animée d'un "rêve canadien"» — c'est-à-dire l'émigration dans ce pays qui ne lui demande pas d'abandonner son passé. Le rêve se brise cependant sur «le refus d'un fonctionnaire canadien de l'Immigration gras et paresseux; un raciste qui s'ignore».

Meek souligne que la vraie vie est faite de ce type de déception. Aussi, Iyer, dans son éloge de cette Babel réussie qu'est le Canada, note la dissidence de certains, tel Neil Bissoondath, qui a déjà dénoncé le multiculturalisme canadien. Mais Meek insiste: malgré les ratés, le Canada tend vers l'idéal d'une nation «qui rejette les préjugés et le nationalisme du XXe siècle». Thèse qu'il illustre par un passage du roman Le Patient anglais, de Michael Ondaatje, où un personnage affirme qu'il en est venu à «haïr les nations». Le même personnage, poursuit Meek, dit aussi: «Avec le temps, nous étions devenus des sans-nation.» Et Meek conclut: «Peut-être que devenir sans-nation, c'est devenir Canadien. Peut-être que notre prétendue crise d'identité est une force.»

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«Arrête de te plaindre: tu as une belle vie, Canada», lançait Catherine Ford, grande chroniqueuse du Calgary Herald. Le Canada est un pays de personnes «dociles» ou, en anglais, «meek» (ce qui prouve que l'auteur du texte dont j'ai parlé plus haut a un nom prédestiné!). «Meek»: Ford rapporte que c'est Henry Mintzberg, grand sociologue de la gestion à McGill, qui use de ce mot pour décrire le Canada. Selon ce dernier, «nous demeurons une société tolérante dans un monde où on est de plus en plus mercenaire. Appelez ça "docile" si vous voulez, mais il faut prendre conscience que le fait d'être "docile" peut ne pas être une mauvaise chose dans ce monde impitoyable». De plus, le Canada aurait la sagesse de rester le même, alors que «les autres pays vont d'un extrême à l'autre», sauf les États-Unis, note Mintzberg, qui se seraient positionnés à droite de façon irréversible. Heureusement qu'il y a le Canada pour garder l'équilibre «dans un monde en proie aux excès».

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«Le séparatisme a tué les Expos», selon Jonathan Ké, du National Post. (Son nom, c'est Kay, mais puisqu'il n'a pas pris la peine de vérifier si on écrit «la stade» ou «le stade», «l'Office de la langue française» et non «l'Office de la langue français», moi, j'ai tout simplement envie de le nommer Ké, OK?) Ké considère que les Expos sont morts de «suffocation» à Montréal, «petite ville obsédée par le hockey et où le Canadien aspire tout l'oxygène». Deuxième raison des insuccès de «nos amours»: «"La" stade», évidemment, énorme endroit loin de tout, surtout des banlieues anglophones, là où sont les «vrais amateurs de baseball». Dernière raison: «le manque de soutien financier de la part du secteur public». La «province» de Québec a beau être «l'endroit en Amérique du Nord où il y a les gouvernements les plus étatistes», le PQ au pouvoir n'a jamais été assez étatiste pour payer un stade aux Expos. Commentaire de Ké: il aurait dû! Selon Ké, le déclin des Expos profite au fond aux séparatistes, qui veulent empêcher les «immigrants non francophones» de rester à Montréal. Or on ne devrait pas se surprendre que les séparatistes n'aient pas voulu soutenir «un sport pratiqué par des hommes qui se nomment Graeme, Masato, Jose et Vladimir, au lieu de Guy, Maurice et Yves».