La culture de la paranoïa

Le premier ministre Landry voulait sûrement bien faire, mais il n'a pas dû rassurer beaucoup ceux qui, au PQ, pensent que la vraie place de François Legault est à l'ADQ en déclarant que ce dernier est «plus social-démocrate que la plupart de [ses] collègues». Imaginez les autres...

Je veux bien croire que l'échantillon de 150 personnes sur lequel un vice-président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal s'est appuyé pour «prendre le pouls d'une partie de la mouvance nationaliste» n'est pas représentatif de ce que pense la majorité des militants. Ce qu'on peut y lire au sujet de Lucien Bouchard ressemble à s'y méprendre à ce qu'on entend au PQ, mais enfin.

À bien des égards, le compte rendu du rapport dont Le Devoir a fait état au cours des derniers jours reflète un état d'esprit qui a toujours existé au sein du mouvement souverainiste, une sorte de culture de la paranoïa qui en mène certains à voir des complots partout, notamment dans les médias.

Il faut dire que l'histoire du PQ aurait de quoi rendre n'importe qui paranoïaque. Les perquisitions de la GRC, au début des années 70, n'avaient rien d'imaginaire. Peu importe ce qu'on pense de ce qu'a fait Claude Morin, l'affaire était pour le moins troublante. Le plan B n'était pas une lubie non plus. Il fut un temps où Lucien Bouchard prétendait que Stéphane Dion n'existait pas, mais il a finalement dû reconnaître qu'il était bien réel.

Précisément, la réalité est suffisamment inquiétante pour qu'on s'abstienne de fabuler. Même si le règne de M. Bouchard a été pénible à vivre pour de nombreux militants péquistes, cette histoire de «fronde» pour abattre Jacques Parizeau au lendemain du référendum ne tient pas debout.

Il est vrai qu'à trois semaines du référendum, son propre entourage l'avait convaincu de s'effacer temporairement derrière le chef du Bloc québécois afin d'éviter un désastre au camp du OUI, mais ce serait lui faire injure de penser qu'on aurait pu le forcer à démissionner contre son gré. Il était premier ministre depuis moins de 15 mois. Il jouissait de l'appui de la très grande majorité de ses députés et des militants péquistes. La situation n'avait rien à voir avec celle de Pierre Marc Johnson en 1987. L'idéal aurait même été qu'il reste en poste, le temps de faire le ménage dans les finances publiques, et qu'il passe ensuite le relais, mais il y a des limites à l'abnégation.

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On n'avait vraiment pas besoin du document de la SSJB pour savoir qu'il y a beaucoup des gens au PQ qui se méfient de François Legault. Lui-même n'a pas la réputation d'apprécier tellement plus que M. Bouchard la très exigeante démocratie interne du PQ. Certains l'imaginent depuis longtemps ministre des Finances dans un gouvernement adéquiste, la seule réserve étant qu'il accepterait très mal d'être le second de Mario Dumont.

Le premier ministre a beau dire, un homme d'affaires à succès, comptable de surcroît, est rarement suspect de gauchisme. M. Landry est d'ailleurs bien placé pour le savoir. Quand il s'est lancé dans la course à la succession de Lucien Bouchard, en janvier 2001, ses lieutenants n'ont pas mis de temps à discréditer un éventuel tandem formé de Pauline Marois et François Legault. Ils parlaient du «club des millionnaires». Sans doute pour mieux louer leur philanthropie!

Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis. M. Landry a peut-être découvert chez son ministre de la Santé des dispositions qu'il ignorait à l'époque, mais il ne faudrait surtout pas compter sur Mme Marois pour en témoigner. Ce que ses partisans disent en privé de M. Legault est tout à fait respectueux de l'esprit du document de la SSJB. S'ils se retrouvent face à face lors de la prochaine course au leadership, la lutte sera féroce.

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Il appartiendra à la population de juger s'il est de gauche ou de droite, a déclaré M. Legault. Les militants péquistes devraient peut-être se livrer au même exercice, non pas sur la base des intentions qu'ils lui prêtent mais plutôt sur celle de ses réalisations. On peut ne pas aimer les «contrats de performance», mais en quoi le réseau de l'éducation en a-t-il souffert?

Depuis qu'il est ministre de la Santé, en quoi M. Legault a-t-il péché contre la social-démocratie? Certainement pas en forçant les médecins à assurer les services d'urgence en région. Soit, il n'a peut-être pas utilisé tous les pouvoirs que lui confère la Loi sur la Régie de l'assurance-maladie pour interdire la surfacturation dans certaines cliniques privées, mais Pauline Marois ne l'avait pas fait non plus, ni aucun de ses prédécesseurs. Rémy Trudel venait du NPD. Ce brevet de social-démocratie en a-t-il fait un meilleur ministre de la Santé?

Autre ministre coupable de déviance à droite, selon le document de la SSJB, André Boisclair a commenté de la façon suivante: «En matière de stratégie, les troupes péquistes ne devraient pas souhaiter aller de défaite en défaite jusqu'à la victoire.» Une blague, a-t-il cru bon de préciser.

Une blague, vraiment? M. Boisclair a été élevé dans le sérail. Il connaît trop le PQ et ses travers pour ne pas voir le danger. Au moment où il lutte pour son existence, l'heure n'est ni à la paranoïa ni aux chicanes. La course au leadership viendra bien assez tôt.

mdavid@ledevoir.com