À vendre : tout

State College, PA - Vous me pardonnerez certes de piquer au 99 F de Beigbeder sa brutale entrée en matière, mais le samedi matin est fait pour ça: être disposé à absoudre son prochain. Et puis, je sens confusément dans mon Ford intérieur transposé aux USA que je n'ai guère le choix. Tout est à vendre: vous, moi, un amoncellement indescriptible de bébelles. Tout est achetable: vous, moi, notre allégeance fût-elle ridicule et passagère.

Je vous jure, Marx, pas Groucho l'autre, le K., le même K. que par un hasard à l'ironie baveuse on retrouve au milieu de P.K.P., Marx était un sacré visionnaire. Quand il a écrit, pour démarrer son Capital sur les chapeaux de roues, que «la société capitaliste moderne s'annonce comme une immense accumulation de marchandises» (citation de mémoire au libellé non garanti mais qui montre que je maîtrise mes classiques aussi bien que George W. maîtrise le monde), il touchait en plein dans le mille l'artère principale de State College, Pennsylvanie, à la fin d'octobre 2002.

Je suis venu ici pour un congrès de philo, mais auparavant, comme il sied à tout reporter d'enquête de terrain, j'ai arpenté le concret. Et franchement, vous devriez voir ça. Vous devriez, parce que je ne suis pas certain que ça s'explique. C'est comme la bouffe américaine: on aurait beau la décrire sous toutes ses coutures, il n'y a rien comme y plonger la dent et les papilles pour prendre la pleine mesure de l'intensité du traumatisme.

State College, je vous en ai glissé un mot l'autre jour, est une petite ville au milieu d'à peu près nulle part qui ne doit son existence qu'à la présence de la grande université Penn State avec laquelle elle se confond. Avec laquelle elle se confond si bien que tout ici est beurré Penn State, mur à mur, et là attention, on parle ici d'un état d'esprit, d'un sentiment d'appartenance — faut bien être respectueux des gens qui nous accueillent —, mais aussi de son corollaire postmoderne obligé, j'ai nommé le fétichisme de l'objet.

Sur College Ave., l'artère principale en question qui fait une douzaine de coins de rue, une bonne quinzaine de boutiques de «souvenirs» (n'oublions jamais qu'on se rappelle mieux d'un souvenir lorsqu'il s'offre à la mémoire sous forme matérielle, sinon il est juste un souvenir, comme ça, susceptible d'être oublié). Et encore, boutiques, peut-être que c'est pécher par euphémisme — et dieu sait qu'en fait de péchés, il en est de considérablement plus agréables — que d'employer ce mot pour désigner les mètres et les mètres et les mètres carrés d'étalages de produits à l'effigie de Penn State.

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Suis un enfant gâté de la société de consommation pourrie qui crois que la simplicité volontaire n'est qu'une arnaque nouvelâgeuse destinée à faire se donner bonne conscience aux boomers, messieurs dames, mais n'ai jamais vu autant de stock à l'intérieur d'un périmètre si restreint en bientôt quarante années de passage sur cette bonne vieille Terre. Des dizaines et des dizaines et des centaines et d'autres centaines et des milliers de chandails Penn State, de manteaux Penn State, de pantalons Penn State, de casquettes Penn State, de chaussettes Penn State.

Il y a des bobettes Penn State, des autos et des autobus miniatures Penn State, des tables Penn State, des chaises Penn State, des tapis Penn State, des drapeaux Penn State, des mitaines Penn State, des rideaux de douche Penn State, des couvertures Penn State, des canifs Penn State, des boucles d'oreilles Penn State, des pendentifs Penn State, de la moutarde Penn State, de la salsa Penn State, des pâtes Penn State, de l'eau Penn State, des biberons Penn State, des M & M's Penn State (aux couleurs de l'université et de ses équipes sportives, bleu et blanc), des boules de Noël Penn State, et je m'arrête juste à temps, de crainte d'allonger la liste jusqu'au bas de la page, pour souligner qu'on trouve aussi le jeu de société par excellence, le Penn Stateopoly.

Nihil novi sub sole, me direz-vous paraphrasant l'Ecclésiaste, et puis le libre commerce est l'une de ces choses qui rendent notre époque si formidable, mais je vous répondrai que pour quiconque a conservé sa faculté d'émerveillement, et je me targue d'être ce quiconque, ça en jette pas à peu près. Surtout qu'on est amené à conclure que les fans de Penn State sont littéralement disséminés à travers le monde, la quasi-totalité de ces produits du terroir étant fabriqués en Chine ou en Amérique latine — or peut-on ne pas être supporter d'une institution qui vous permet d'avoir un emploi stable et un excellent revenu? —, et surtout qu'une question fascinante se pose à la clé: mais qui donc achète ça?

La réponse à cette question, je l'ai obtenue de haute lutte. C'est qu'ici, sur le campus de Penn State, il y a le Beaver Stadium, le domicile de l'équipe de football des Nittany Lions. 106 000 places, le deuxième plus gros stade des États. Les week-ends où il y a match, State College devient la troisième plus grosse ville de Pennsylvanie, derrière Philadelphie et Pittsburgh. Les chambres d'hôtel se détaillent jusqu'à 300 $US la nuit, et on n'en trouve plus de libre des mois à l'avance à moins d'une heure et demie de route.

Bon, évidemment, vous qui suivez le football universitaire avec un enthousiasme contagieux soulignerez que les Lions ne jouent que sept ou huit matchs par année à la maison, mais justement, le calcul est là: si on peut construire un stade de

106 000 places (agrandi sept fois, la dernière fois en 2001 au coût de 90 millions $US) qui est inoccupé 357 jours par année, on doit bien avoir les moyens d'acheter des cochonneries, non? Peut-être même est-ce l'achat des cochonneries qui permet le financement d'un stade encore plus grand, donc fréquenté par plus de personnes qui viennent acheter encore plus de cochonneries?

Peut-être. C'est d'ailleurs vachement philosophique, ça: peut-être. Je m'en vais donc de ce pas faire de la philo du sport, et je vous fais rapport lundi. Couchez-vous pas trop tard dimanche, ça risque d'être dense.

jdion@ledevoir.com