Inquiétante Russie

Il y a quelques années, il n'était pas rare de rencontrer de jeunes journalistes russes qui discutaient franchement de la situation de leur pays. On les entendait souvent critiquer le régime politique et déplorer les exactions russes en Tchétchénie. À côté de leurs confrères plus âgés, dont certains avaient conservé la nostalgie du «petit père des peuples», c'était un bonheur de les voir prendre des libertés avec le pouvoir.

Puis est arrivé Vladimir Poutine. Lentement mais sûrement, cet ancien directeur du FSB (successeur du KGB) a repris en main la télévision et la presse russes. Imperceptiblement, le ton s'est mis à changer. Question de mots et d'intonation. Difficile aujourd'hui de trouver un journaliste russe qui ne fasse pas preuve d'une extrême prudence en critiquant son pays. Ce n'est pas exactement la langue de bois pratiquée pendant 75 ans, c'est plutôt un silence lourd et entendu. Comme une façon de protéger ses arrières dans une société ou l'État a tous les droits.

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C'est ce ralliement progressif et lent de l'intelligentsia à la parole du pouvoir que nous expliquait la journaliste Anna Politkovskaïa, froidement assassinée la semaine dernière dans son immeuble à Moscou. Dans son journal, Douloureuse Russie (Buchet-Chastel), elle raconte comment, après quelques années d'anarchie, le naturel est revenu au galop dans ce pays où on construisait des décors sur le passage de la Grande Catherine. Politkovskaïa avait le don de nous expliquer comment les entrevues de Vladimir Poutine avec les journalistes-vedettes de la télévision sont soigneusement mises en scène. Comment le parlementarisme russe a été progressivement mis au pas. Comment l'opposition a été priée de se rallier ou de disparaître. Comment l'appareil judiciaire s'est mis à obéir aux hommes du Kremlin. Comment même l'Église orthodoxe bénit la guerre en Tchétchénie. Bref, comment la nomenklatura impose sa loi à coups de petites corruptions ordinaires, fruit de mille et une lâchetés quotidiennes.

La journaliste n'était pas qu'un reporter courageux qui s'était rendu une quarantaine de fois en Tchétchénie au péril de sa vie. Elle était aussi une analyste rigoureuse qui disséquait minutieusement le système absolutiste comme on démonte une poupée russe. Peut-être exagérait-elle un peu en parlant d'une Union soviétique «légèrement retouchée, relookée, modernisée». Mais elle aura eu le mérite de nous faire comprendre qu'on ne sort pas impunément de 75 ans de dictature communiste. Le communisme n'a jamais été un régime ordinaire tant le double langage en était la règle.

Si la journaliste de 48 ans n'avait pas beaucoup d'influence chez elle, comme l'a souligné Poutine à Dresde mercredi, c'est peut-être que ses articles malmenaient un peu trop l'âme russe, déjà si torturée. D'ailleurs, Politkovskaïa ne s'en étonnait guère. Elle savait que seulement 2 % des Russes sont au courant de ce que dit leur nouvelle Constitution. Elle savait que 45 % des citoyens jugent essentiel le respect du droit au travail mais que seulement 6 % pensent la même chose de la liberté de parole.

On m'excusera de citer un ouvrage comique. Mais dans un pastiche hilarant, les auteurs d'un faux guide touristique de la non moins fausse Molvanie (La Molvanie, Flammarion) expliquent que ce pays virtuel a longtemps connu la tutelle soviétique. Le tournant se serait produit en 1982, alors que s'effondra le célèbre mur de Lutenblag. Manque de chance, l'effondrement du mur serait moins dû à une poussée démocratique qu'à un défaut de construction, disent les auteurs.

Anna Politkovskaïa aura commis l'impair de raconter ce qu'elle voyait dans un pays où la cécité semble toujours être la norme. De rencontrer des femmes tchétchènes violées et torturées, d'interviewer les mères de jeunes conscrits russes assassinés par leurs propres généraux, de visiter des orphelinats abandonnés, de décrire une capitale russe où on découvre des têtes dans les poubelles en se levant le matin.

Sa mort fait penser à celle du journaliste libanais Samir Kassir l'an dernier, coupable d'avoir osé critiquer un autre absolutisme, celui de la Syrie, alliée au Hezbollah islamiste. Poutine n'est peut-être pas le commanditaire de l'assassinat de Politkovskaïa, mais il en aura à tout le moins créé les conditions. Comment? Par le soutien qu'il offre aux tortionnaires de la Tchétchénie. Par son insistance à restaurer par tous les moyens ce qui reste de l'ancien empire. Et, plus simplement, par l'impunité dont jouissent dans ce pays les assassins de journalistes.

Depuis l'arrivée de Poutine au pouvoir, 12 journalistes ont subi le même sort. Aucun coupable n'a été arrêté.

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Mercredi, sur le parvis de l'église Notre-Dame à Paris, quelques centaines de personnes rendaient hommage à la défunte. Les émigrants de l'Est étaient nombreux dans la foule dispersée. Difficile de ne pas constater l'indifférence que suscitent encore et toujours les exactions russes alors que n'importe quel président américain mobilise les foules par millions au moindre éternuement. Vous me direz que ce n'est pas nouveau et qu'une certaine gauche a longtemps prêché l'ouverture à l'égard du totalitarisme soviétique tout en traitant Ronald Reagan de fasciste. Ici comme là-bas, l'histoire ne fait peut-être que bégayer. Malheureusement, il n'y a pas de Cour suprême pour mettre fin aux centaines de Guantánamo que compte la Russie.

Sur le parvis de Notre-Dame, l'écrivain André Glucksman a trouvé les mots justes pour décrire l'ambiance qui entoure l'assassinat de notre consoeur: «Anna est morte pour nous, pour que nous sachions la vérité, mais elle est aussi morte de nous, du fait que nous ne l'écoutions guère, du fait que nos représentants soient d'une complaisance à toute épreuve.»

Correspondant du Devoir à Paris

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