Réflexions sur une tuerie

Quand, le 3 octobre dernier, James Martin a été tué d'une seule balle dans le stationnement d'une épicerie en banlieue de Washington, le réseau CNN n'a pas cru utile d'interrompre son émission phare Showdown Irak qui, chaque jour durant des heures, tentait de convaincre les Américains de la menace irakienne.

Après tout, le meurtre chez nos voisins du Sud fait partie du paysage. La machine à propagande a continué de diffuser en direct tous les discours du président Bush qui rappelait trois fois par jour comment Hussein avait utilisé les gaz sur ses propres citoyens. Jamais, comme je le rappelais il y a deux semaines, les journalistes n'ont mentionné que les conseillers militaires américains de l'Irak ne s'étaient pas opposés à ces massacres.

Trois jours plus tard, Showdown Irak avait été remplacée par Sniper On The Loose. Six autres personnes avaient été tuées par le mystérieux tireur. Magiquement, la menace de la guerre bactériologique, les sombres explications sur les bombes nucléaires portables et les gaz dont Saddam menaçait les États-Unis ont disparu des antennes. Curieux jugement de valeur qui transforme instantanément un tueur fou en ennemi plus important qu'un dictateur féroce et sanguinaire qui veut détruire les États-Unis. Cela en dit long sur le sérieux qu'accordent les dirigeants des médias à la menace Saddam.

Installés en permanence devant le quartier général de la police du comté de Montgomery, les journalistes de CNN ont transformé cette tragédie en un cirque médiatique dont l'irresponsabilité ne rivalisait qu'avec le crétinisme. 24 heures sur 24, on a vu défiler des psychologues qui demandaient aux gens de rassurer les enfants tout en leur interdisant formellement de sortir dehors, des ex-policiers ou militaires qui expliquaient comment bien raser les murs ou comment détecter des comportements suspects. Un véritable cours 101 sur «Comment s'assurer que la panique s'installe».

Dans un deuxième temps, on a eu droit aux experts en terrorisme qui se creusaient la tête pour voir s'il n'existerait pas un petit indice pouvant relier le tueur au terrorisme international. Sont ensuite venus ce qu'on appelle les profilers, criminologues et psychiatres de tout acabit, qui ont glosé ad nauseam sur la perversité du tueur, son intelligence diabolique, etc. Puis des chroniqueurs, des animateurs de tribune téléphonique et des politiciens qui se sont lancés dans la vindicte, traitant l'homme de lâche et de vermine et le défiant de se montrer pour qu'on lui fasse son affaire. Aucune de ces savantes personnes et aucun des dirigeants des diffuseurs ne s'est inquiété, semble-t-il, du fait que ces attaques pouvaient accroître la rage du tireur et augmenter sa détermination. Mais nous sommes au pays de la liberté de parole, ce qui, semble-t-il, interdit la réflexion avant la parole.

Puisqu'il faut bien remplir le vide quand il ne se passe rien de nouveau, on a relancé de temps en temps le débat sur le contrôle des armes à feu. Cela a été l'occasion, pour le lobby de la National Rifle Association, d'investir les émissions de débat et, pour CNN, d'inviter à plusieurs occasions un représentant républicain qui a expliqué que le véritable problème au Maryland était que la législation de cet État sur les armes a feu était trop restrictive et qu'elle empêchait les citoyens de s'armer pour se défendre contre le tueur.

Puis, jeudi, le grand soulagement. Les deux tueurs avaient été arrêtés. On se perdait en heures de conjectures lorsque l'animateur-vedette Wolf Blitzer a annoncé, l'air sombre: «CNN vient d'apprendre une nouvelle importante: l'homme soupçonné d'être l'assassin est un musulman.» Puis est apparu un sous-titre: «The sniper is a Muslim», sous-titre qui n'a cessé de réapparaître durant quelques heures. Pendant ce temps, pas un seul journaliste ou spécialiste pour dire qu'un musulman qui écrit sur une carte de tarot: «Policier, je suis Dieu» n'est surtout pas un fondamentaliste et qu'il aurait été viré depuis longtemps du réseau al-Qaïda pour ce sacrilège suprême. Il a fallu attendre plus de deux heures pour qu'on interviewe la représentante d'une association de défense des droits des Américains d'origine arabe. Devant un journaliste qui, de toute évidence, ne comprenait pas son indignation, elle a rappelé que lorsqu'on a arrêté Timothy McVeigh, auteur de l'attentat à Oklahoma City, personne n'avait cru bon de dire que le meurtrier était chrétien et qu'on ne dit pas que des soldats «juifs» ont abattu un adolescent palestinien mais bien des soldats israéliens.

Pour les médias américains, la vie, la politique, la société sont d'énormes machines à créer des cotes d'écoute. Que ces cotes d'écoute se nourrissent de l'irresponsabilité, de la démagogie et de la consolidation des préjugés et de l'ignorance n'importe aucunement. Cela explique en bonne partie l'insoutenable pauvreté du débat politique dans le pays le plus puissant du monde.

Ah oui! Hier midi, le bulletin de CNN avait retrouvé son ancien titre, Showdown Irak. On avait ressorti la marionnette Saddam Hussein de sa boîte à surprises. Il était où, celui-là, pendant les trois dernières semaines? Probablement en vacances, j'imagine. Je vais me renseigner.