En revenant de Beyrouth

On ne quitte pas une ville comme Beyrouth facilement. Comme on n'y met pas les pieds sans devoir accepter de subir quelques chocs salutaires.

Cela fait cinq jours que j'ai quitté la capitale libanaise. J'entends pourtant encore les concerts de klaxons des jeunes mariés filant à vive allure sur les routes à minuit. J'ai beau avoir retrouvé les avenues parisiennes, je fais encore attention de ne pas mettre les pieds dans un trou, comme si je marchais toujours sur les trottoirs défoncés de Beyrouth. Lorsque je traverse la grisaille de ce mois d'octobre, il me semble que je perçois encore au loin cette étrange odeur de menthe, de cumin et de diesel, si caractéristiques de la capitale libanaise.

Je reviens de dix jours passés à Beyrouth, convaincu d'une seule chose. Non, je ne vous parlerai pas du glorieux avenir de la Francophonie et surtout pas de notre belle langue française menacée. En arpentant d'est en ouest cette ville mythique, en parlant indistinctement aux maronites, aux chiites et aux Palestiniens, je n'ai pas acquis de certitude autre que celle de notre ignorance crasse du monde arabe.

***

Vous en voulez un exemple?

Le National Post vient de nous en fournir un qui ne manque pas de piquant. Imaginez que, lors de la cérémonie d'ouverture du sommet de la Francophonie, un collègue a découvert que se cachait parmi les invités un dangereux personnage. L'homme était évidemment barbu et arabe. Il s'agissait du cheikh Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah libanais, une organisation chiite pro-iranienne.

Scandale! Le premier ministre canadien avait osé s'asseoir à côté du chef d'un parti classé par Washington parmi les organisations terroristes les plus dangereuses. Le pauvre n'avait pas su reconnaître, parmi tous les barbus qui l'entouraient, celui du Hezbollah. Et la presse de pousser des cris de vierges effarouchées.

Après la conférence de presse, où notre pauvre premier ministre avait eu toutes les misères du monde à expliquer qu'il ne rédigeait pas les cartons d'invitation à la place de ses hôtes, je me suis rendu à La Cigale, un petit restaurant situé à deux pas de l'Université américaine de Beyrouth, en plein quartier musulman.

J'ai aussitôt demandé à mes voisins ce qu'ils pensaient de ce terrible Nasrallah. Dans un anglais approximatif, et à ma plus grande surprise, ils m'ont expliqué qu'ils le considéraient comme l'homme politique le plus intègre du Liban. Tous avaient une grande admiration pour celui qui a recueilli, il y a deux ans, les lauriers du retrait de l'armée israélienne du sud du Liban.

Non, je n'étais pas tombé dans l'antre du Hezbollah. Le Hezbollah est au Liban un parti politique reconnu aussi incontournable que l'ADQ à Québec ou le NPD à Ottawa. Il est de toutes les cérémonies officielles, et il n'est pas question de l'en exclure. Certes, le Hezbollah libanais a une faction militaire qui se considère en guerre contre Israël et qui commet des attentats terroristes parfaitement condamnables. Mais, au Liban, le Hezbollah est avant tout une organisation politique qui a des députés au parlement et qui contrôle des régions entières du pays, où il organise les écoles aussi bien que les services sociaux. C'est pour cela qu'il jouit d'un soutient populaire. Après 18 ans de guerre civile, on est mal venu de reprocher aux Libanais de s'être organisés comme ils pouvaient pour survivre.

Mieux, Hassan Nasrallah est considéré comme un leader politique qui a fait évoluer son parti. «Sous sa houlette, le mouvement, de groupe qui apportait un soutien logistique aux enlèvements d'étrangers au Liban, s'est transformé en une organisation respectée de tous dans le pays, même des chrétiens», écrivait le Financial Times de Londres.

Le quotidien Le Monde estime d'ailleurs que le sommet de Beyrouth doit «être considéré comme un succès», justement, parce qu'on a pu voir «le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah au côté de l'archevêque maronite Sfeir dans le parterre des invités officiels».

Bref, si on ne veut pas rencontrer le cheikh Hassan Nasrallah, on n'a qu'à ne pas aller au Liban et à ne pas y tenir le sommet de la Francophonie! Jean Chrétien avait donc parfaitement raison de dire qu'il n'était pas responsable de la liste des invités.

Pour joindre le ridicule à la pruderie, le National Post a en plus trouvé le moyen de se tromper de photo, publiant, en lieu et place de celle de Nasrallah, celle de Gregory III Laham, patriarche grec orthodoxe d'Antioche. Le pauvre aurait certainement avalé sa barbe s'il avait su qu'on le confondait avec un islamiste!

***

Il faut aller loin de chez soi pour savoir d'où l'on vient. À Beyrouth, je n'ai pas découvert l'intégrisme islamiste. Celui-là, on m'avait déjà dit qu'il existait. Même qu'on m'en rebat les oreilles depuis un an.

J'y ai plutôt découvert l'intégrisme protestant. Celui qui nous empêche de voir les nymphettes à moitié nues qui défilent à deux pas des femmes voilées sur les avenues de Beyrouth. Celui qui transforme le premier barbu venu en terroriste sanguinaire. Au Liban ou ailleurs, cette insidieuse forme d'ethnocentrisme nous empêche de voir le monde autrement qu'en fonction de nos propres obsessions.

Christian Rioux est correspondant

du Devoir à Paris.

crioux@ledevoir.com

Errata: une malencontreuse erreur nous a fait écrire, dans un reportage publié la semaine dernière, que le massacre perpétré à Chatila en 1982 l'avait été par l'armée israélienne. Il s'agissait évidemment des milices chrétiennes, même si cela s'est déroulé avec la complicité israélienne, comme l'a établi une commission d'enquête. Mille excuses aussi à Marwan Abdo-Hanne, dont nous avons confondu le nom de famille. L'ignorance, je vous dis!