Qu'ossa donne?

Je ne l'invente pas. J'ai entendu l'auditeur d'une ligne téléphonique s'interroger de la sorte sur le sommet de la Francophonie qui s'est déroulé à Bucarest cette semaine. Bonne question, diront tous ceux qui croient que les réunions internationales devraient plutôt ressembler à des jeux, olympiques ou non, ou des concours de chansons, ou des festivals de films. Pour d'autres, les sommets n'ont pas d'utilité par définition. Ce sont des voyages organisés pour élites payés à même nos taxes. Il est désolant d'observer au Québec l'érosion progressive de l'intérêt pour la francophonie, comme si les Québécois semblaient las de se mobiliser autour de la question de notre appartenance linguistique.

Il y a donc de la lassitude dans l'air, à laquelle n'échappent que ceux qui font de la francophonie et du français leur fonds de commerce. Finies, les déclarations d'amour de notre langue, même parmi les souverainistes. Clos aussi, le discours sur l'importance de la bien parler et de l'écrire correctement. En ce sens, la francophonie et la défense du français sont devenus off, pour parler le langage des définisseurs de tendances.

On assiste aussi à une fin de non-recevoir lorsqu'on s'aventure à reprendre, même avec la plus grande délicatesse, un interlocuteur qui commet une faute grossière. Cette incapacité à nous corriger les uns les autres ne facilite guère l'amélioration générale de la langue parlée, polluée par l'anglais à notre insu. Nous sommes tous des victimes de cette dégradation sourde, mais on s'en fout puisqu'on refuse de plus en plus d'«enrégimenter» la langue et de la soumettre aux règles qui la régissent. Ici aussi, hélas, le vécu triomphe! Chacun parle le français comme il le peut ou le veut.

On «cancelle» (annule) un rendez-vous, on «prend» une marche (take a walk), on obtient des informations «à l'effet que» plutôt que «selon lesquelles», et f... l'Académie française et la France par la même occasion!

En écrivant cette chronique, je conforte les chantres enthousiastes de la langue parlée aujourd'hui, qui serait de bien meilleure qualité que celle des locuteurs d'antan. Ces chantres, souvent linguistes patentés, considèrent que la critique de la qualité est un discours nostalgique et irrecevable. Eh bien, enfonçons-nous davantage. Pour tous les amoureux de la beauté de notre langue, je propose la lecture du premier tome des mémoires de Maurice Druon, L'aurore vient du fond du ciel, édité chez Plon. Après avoir fermé le livre, l'on pardonne même à l'académicien ses remarques désobligeantes sur le parler québécois et la féminisation des mots. Lire l'histoire de Maurice Druon, dont on découvre qu'il est le fils naturel du frère de Joseph Kessel, donc le neveu de l'écrivain, c'est entrer de plain-pied dans la sublime beauté d'une langue en train de disparaître.

«Ma mère me donna à diverses reprises les signes d'avoir assez complaisamment envisagé que je puisse mourir avant elle et de s'être imaginée dans un dernier rôle tragique, celui de la femme inconsolable de la disparition d'un fils célèbre dont elle aurait eu le devoir d'organiser la mémoire.» Qu'ossa donne d'écrire de cette façon? Un bonheur de lire, une ivresse esthétique et un sentiment de repousser les limites de cette langue exigeante. Ajoutons que la jeunesse de l'auteur du célèbre Chant des partisans, grand résistant à 18 ans, est celle d'un homme exceptionnel, sans peur, quoique non sans reproches. Pour compléter la formule d'Albert Camus, «c'est ajouter au malheur du monde que de mal nommer les choses», disons, et la lecture de Druon le confirme, que c'est ajouter au bonheur du monde que de bien nommer les choses.

On ne s'éloigne pas de la francophonie en faisant l'éloge de la langue française, si on considère que la francophonie existe avant tout pour promouvoir le français. Or la diversité culturelle, devenue le fer de lance de l'Organisation dans un réflexe de lutte contre l'envahissement de l'anglais, peut devenir un piège. Et les chefs d'État réunis à Bucarest, dont une proportion importante dirigent des pays où le français est inexistant ou en voie de disparition, quand il n'est pas associé au colonialisme français, comme en Algérie, ces chefs d'État, donc, s'éloignent de la culture en accentuant la mission politique de l'Organisation. Toujours cette obsession de rééquilibre du pouvoir devant la puissance américaine.

On est loin de la défense du français, comme si on considérait qu'il est vain de poursuivre ce combat. Quel sera le terrain d'entente entre les pays membres de la francophonie si on abandonne cet objectif? Les pays membres comprennent des dictatures plus ou moins sanguinaires, des régimes autoritaires où les droits de la personne sont bafoués quotidiennement. Comment, dans ces conditions, réussira-t-on des consensus sur la manière d'intervenir dans les conflits mondiaux? Comme on le dit si bien en français: «Qui trop embrasse mal étreint.»

denbombardier@vidéotron.ca

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