Essais québécois - Faut-il avoir peur de Michael Ignatieff ?

La course à la direction du Parti libéral du Canada ne vous intéresse pas tant que ça? Vous n'êtes pas seuls. Comment, en effet, se passionner pour cet affrontement entre politiciens sans charisme et sans véritables idées qui n'ont, pour la plupart, aucun ancrage dans la réalité québécoise? Stéphane Dion est Québécois et parle français, mais son ton cassant de professeur incompris agace. Hélène Buzetti, dans Le Devoir du 26 septembre dernier, écrivait qu'«il combat la thèse souverainiste avec autant de rationalité qu'avant». Il me semble que les termes «froideur», «mauvaise foi» et «fermeture d'esprit» conviendraient mieux à cette défense du statu quo fédéraliste.

Les autres? Plusieurs sont incapables de s'adresser à nous dans notre langue, pourtant officielle dans ce pays, et certains recrutent même des morts et des indépendantistes, contre leur gré, évidemment! Bob Rae? Son carriérisme, à l'origine de sa conversion libérale, ne peut que nourrir le cynisme. Ignatieff? Voilà assurément le candidat qui a le plus de coffre, mais la substance de ce dernier n'a rien pour rassurer, surtout d'un point de vue québécois.

C'est là, justement, la thèse que défend le militant indépendantiste Pierre-Luc Bégin dans un essai biographique de circonstance intitulé Michael Ignatieff : un danger pour le Québec?. «Est-ce normal, demande-t-il, que les Québécois soient si peu informés sur les idées et le passé de celui qui aspire à devenir premier ministre du Canada et qui a des chances réelles de le devenir dans un avenir rapproché?» Selon Bégin, la vision d'Ignatieff représente un danger politique pour le Québec, et il importe de le faire savoir à ceux qui pourraient succomber à son charme intellectuel.

À la manière de Pierre Dubuc, qui signait récemment Le Vrai Visage de Stephen Harper, Bégin avoue ne pas prétendre à l'objectivité et annonce dès le départ qu'il ne présentera qu'un côté de la médaille, «celui des prises de position les plus gênantes d'Ignatieff, celles que les libéraux et autres fédéralistes voudraient nous dissimuler». À son avis, et il n'a pas tort, cette démonstration devrait suffire à convaincre les Québécois — et peut-être certains Canadiens — qu'il n'y a rien de valable à attendre de la part de ce politicien.

Lancé par de brèves considérations sur la généalogie aristocratique et habituée du pouvoir d'Ignatieff, le pamphlet de Bégin souligne aussi le fait que la candidature de ce «Canadien errant» — il a passé le gros de sa vie professionnelle en Angleterre et aux États-Unis — a dû être imposée par l'establishment du parti aux militants du comté d'Etobicoke-Lakeshore lors des dernières élections. Il passe ensuite à l'essentiel, c'est-à-dire aux idées du candidat.

Et le tableau, il faut le reconnaître, est inquiétant. Partisan d'un «impérialisme humanitaire» à la sauce états-unienne, Ignatieff, contre l'opinion canado-québécoise, a fermement appuyé l'invasion de l'Irak au nom de la démocratie.Plus encore, il s'est prononcé en faveur de «l'usage modéré de la torture psychologique dans la lutte au terrorisme» (selon Lysiane Gagnon) et en faveur des assassinats ciblés. Même Harper a fait preuve de plus de retenue.

Au sujet de l'Afghanistan, sa position a, bien sûr, été la même, et Bégin saute sur l'occasion pour l'en blâmer, en ajoutant que, dans ce pays, «les soldats canadiens sont contraints de faire le sale boulot de l'Oncle Sam pendant que ce dernier s'embourbe en Irak». Plus de nuance, ici, aurait été bienvenu. Le cas de l'intervention en Afghanistan, une décision multilatérale appuyée par l'ONU, ne se compare pas au cas de la douteuse invasion américaine en Irak. On peut, évidemment, s'opposer aux deux, mais les mettre dans le même panier nuit à l'intelligence du débat. Une remarque semblable, d'ailleurs, s'applique à l'intervention israélienne menée au Liban cet été. Ignatieff a fini par en appeler à un cessez-le-feu, mais il a refusé de condamner Israël. Bégin s'en offusque et présente le Hezbollah comme une quasi-victime. Cela est un peu court, pour le moins, et nuit à la crédibilité de l'ensemble du propos.

Ignatieff et le Québec

Il y a quelques semaines, l'éditorialiste en chef du journal La Presse se réjouissait du fait qu'Ignatieff souhaite reconnaître le caractère national du Québec dans la Constitution canadienne. Même un intellectuel ultrafédéraliste comme Daniel Laprès a cru bon, dans le même journal, de le rappeler à l'ordre en précisant que «M. Ignatieff s'est empressé de fermer la porte à tout nouveau pouvoir pour le Québec, ce qui démontre le caractère bien creux de sa reconnaissance de la "nation" québécoise, de même qu'une conception rigide du fédéralisme».

Bégin, tout compte fait, ne dit pas autre chose, mais il va plus loin dans l'analyse de l'antinationalisme à géométrie variable d'Ignatieff. Selon lui, le candidat à la direction du Parti libéral du Canada trafique la vérité historique en niant les injustices subies par le Québec et les nations autochtones et en affirmant que «la Conquête britannique, loin d'étouffer le fait français en Amérique du Nord, a apporté l'autonomie aux Canadiens français pour la première fois». Ce «mépris révisionniste de l'Histoire», écrit Bégin, permet à l'intellectuel de discréditer le mouvement souverainiste québécois, qu'il prive ainsi de justification et qu'il accuse de vouloir «assurer le domination de la majorité ethnique». Bégin reproche aussi à Ignatieff d'avoir sali les souverainistes québécois à l'étranger en les dépeignant, dans son essai Blood et Belonging, comme des nationalistes belliqueux et réactionnaires, alors que les nationalistes canadiens et britanniques, eux, seraient civiques et de bon aloi. Et c'est ce «penseur», au demeurant opposé au rôle du Québec sur la scène internationale et à un transfert permanent de pouvoir fiscal aux provinces, qui, aujourd'hui, tente de convaincre les Québécois de lui faire confiance? Danger, conclut Bégin avec raison.

Bob Rae et Stéphane Dion, cela étant, sont-ils plus recommandables sur le plan politique? Rien n'est moins sûr, et on peut regretter que Bégin, sur sa lancée, n'ait pas consacré quelques pages critiques aux autres candidats-vedettes de cette décevante course. Le militant indépendantiste, avec cet essai polémique, a néanmoins fait oeuvre utile, malgré quelques dérapages comme sa complaisance à l'égard du Hezbollah et sa fâcheuse manie adolescente de désigner le premier ministre du Québec à l'anglaise. Écrire «John James Charest», ce n'est pas un argument.

louiscornellier@parroinfo.net

***

Michael Ignatieff : un danger pour le Québec?

Pierre-Luc Bégin

Les éditions du Québécois

Québec, 2006, 160 pages

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.