La vie devant soi

Tiens, tiens, un nouveau roman de Nancy Huston... Lignes de faille. Vous hésitez?

Peut-être faites-vous partie de ceux qui n'ont pas encore digéré son essai Professeurs de désespoir. Plusieurs ont crié à l'imposture. Du genre: non, mais, pour qui se prend-elle, cette supposée intellectuelle, pour cracher sur les nihilistes du XXe siècle? Pour mettre à mal nos monstres sacrés, leur faire la leçon?

Non, mais c'est vrai. Peut-on aller aussi loin que de reprocher à des génies comme Beckett et compagnie leur manque d'implication face à la vie, leur manque d'engagement dans les tâches triviales du traintrain quotidien? Préparer les repas, faire le ménage, élever des enfants, pouah! Qu'est-ce qui lui prend à la mère Huston? C'est encore une façon détournée de faire l'apologie de la maternité, ou quoi?

Pourtant, vous auriez tort de passer à côté de Lignes de faille. Vraiment.

Dans ce roman, l'écrivaine donne la parole à des enfants, justement. Quatre enfants de six ans, qui font pipi et caca. Qui mangent, qui courent et qui ont besoin de bras aimants autour d'eux. Quatre enfants dans leur quotidien, quoi. Qui racontent ce qu'ils font, voient, ressentent, pensent. Et alors? Avant d'être adulte, il faut bien passer par là, non? Et il faut bien aussi que quelqu'un nous mette au monde, s'occupe de nous...

Vous hésitez encore? Vous faites partie des fans déçus de Nancy Huston, c'est ça? Ceux qui l'ont découverte avec Cantique des plaines, ont adoré La Virevolte et L'Empreinte de l'ange, mais ont fini par décrocher devant ses romans... comment dire... trop... construits, trop... ambitieux, trop... compliqués?

À moins que n'ayez jamais ouvert un de ses livres. Alors pourquoi celui-ci précisément! Parce qu'il est en lice pour le Goncourt? Allons donc! Tout le monde ou presque donne Jonathan Littell gagnant avec ses Bienveillantes. Et puis ce n'est pas la première fois que ça lui arrive à notre Canadienne installée à Paris: Dolce agonia figurait parmi les lauréats potentiels en 2001.

Même chose en 1996 pour Instruments des ténèbres, qui lui a valu finalement le Goncourt des Lycéens. Rien à voir avec la célébrité assurée et les 100 000 exemplaires qui s'envolent habituellement dans la foulée...

À moins qu'elle ne remporte le Femina, pour lequel Littell est aussi en lice? Encore là, Huston est une habituée des sélections officielles. Son premier roman, déjà, Les Variations Goldberg, il y a 25 ans, apparaissait sur la liste du seul prix remis par un jury entièrement féminin.

Le Femina sera remis le 30 octobre, et l'annonce du Goncourt, dont la deuxième sélection est prévue pour mardi prochain, a lieu le 6 novembre. Mais que Lignes de faille soit primé ou non par l'institution littéraire française n'y changera rien. Nancy Huston a pondu un petit chef-d'oeuvre, rien de moins.

Tout y est. La guerre en Irak, Bush, la prison d'Abou Ghraïb. Israël, la Palestine, le Liban, même le massacre de Sabra et Chatila. New York dans les années 1960, l'amour libre, la musique pop. L'Allemagne nazie, les camps, la germanisation d'enfants étrangers.

Mais aussi les grands thèmes récurrents dans l'oeuvre de la romancière de 53 ans. L'identité, les racines, l'origine. La famille. La langue maternelle par opposition à la langue d'adoption. Le pays d'origine par opposition au pays de résidence. Le secret. Et l'amour-passion.

Quoi d'autre? Une foule de questions. Sur la religion. Le sexe. L'homosexualité. La génétique. Le désir de puissance. Le besoin de reconnaissance. La vie. La mort.

Tout est là et tout se tient. La structure, si complexe qu'elle ait pu être à mettre en place, ne sent pas la... structure, justement. Ça coule, c'est vivant. Parce que ce sont des enfants qui racontent? Parce que c'est par eux qu'on voit le monde?

Le pari était risqué, pourtant. Comment se mettre dans la peau d'un enfant de six ans? Dans la peau de quatre enfants de six ans, à quatre époques différentes? Et chaque bambin appartient à la même lignée. L'auteure les fait parler dans une chronologie inversée. L'arrière-grand-mère du clan sera la dernière à prendre la parole pour raconter, au présent, l'année de ses six ans. Entre-temps, on aura fait sa connaissance à travers les trois récits précédents: ceux de sa fille, de son petit-fils et de son arrière-petit-fils. Mais sans pouvoir éclaircir tout à fait le mystère tragique qui entoure son enfance à elle.

C'est à la toute fin seulement que les fils mêlés de la lignée familiale vont apparaître tout à fait clairement. On aura traversé, à rebours, soixante années d'histoire. 2004-1944. Soixante années de la grande histoire, mais vue par des petits. D'où l'exagération des propos et des perceptions. L'importance des émotions. L'incrédulité devant l'horreur. L'incompréhension. L'impossibilité de donner un sens à ce qui se passe. Mais le besoin de se rattacher à quelque chose, à quelqu'un. À la vie.

Astucieux, oui, très astucieux, le nouveau roman de Nancy Huston. Brillant. Très politique. Très humain, aussi. Et inquiétant. Comment savoir ce qui attend les enfants qui ont six ans aujourd'hui? Que perçoivent-ils du monde ? Et qui peut dire si celui-ci deviendra un grand artiste? Celui-là, militant antiraciste? Tel autre, un monstre, un bourreau? Ou un nihiliste...

Collaboratrice du Devoir

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LIGNES DE FAILLE

Nancy Huston

Actes Sud /Leméac

Arles et Montréal

2006, 487 pages

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