C'est la vie!: Féministes, intellectuelles et pornstars !

« Elle n'est sans doute ni la première ni la seule à vivre ses ébats sans entraves ou à les fantasmer. Ce qui surprend, c'est qu'elle tienne à les faire connaître au public avec tant de précision. À quoi bon ? » - La Sexualité et l'Histoire, Yvonne Knibiehler (Odile Jacob)

Je préfère la réalité à la friction ; les films à branlette ne m'ont jamais excité le python de l'émotion. Ces scénarios bâclés et tournés à la sauvette, cette ambiance glauque, ces bêtes de sexe à la délicatesse d'une tondeuse à gazon me laissent de prélart. Alors que cette industrie a le vent dans le string, tant chez les adultes que chez les ados plus ou moins vaccinés, mes incartades derrière la porte de la section pour adultes de mon club vidéo demeurent rarissimes, je m'en confesse.

Chaque fois que je fais une rechute, je jure qu'on ne m'y reprendra plus. Je préfère encore le chocolat belge à la crème fraîche, un bon livre cochon (ils sont de plus en plus rares), un Playgirl avec un pompier, un bon amant.

Même les films dits pour femmes (plus de dialogue, une histoire, des scènes lesbiennes, des condoms) me font franchement rigoler. Et puis, difficile de s'identifier aux stars du X, trop bimbettes, trop siliconées, trop en chaleur pour être crédibles. Je les prends tantôt en pitié, tantôt en grippe.

C'était avant de lire Porno Manifesto d'Ovidie, paru en mai dernier chez Flammarion. Cette pornstar française a fait le plateau de Thierry Ardisson, comme ses consoeurs Catherine Millet et Nelly Arcan, sauf qu'Ovidie a derrière elle plus d'une quarantaine de longs métrages et deux réalisations dans le X. Ovidie n'a que 21 ans mais témoigne, avec son essai en faveur de la pornographie, d'une étonnante maturité intellectuelle.

Elle pose un regard lucide sur ce métier qui ne s'apprend que sur le terrain. Avec ses études supérieures en philo, les médias français prétendent qu'elle est la première intello du cinoche mauvais genre, mais elle se réclame de la lignée des Annie Sprinkle et Candida Royalle. Ovidie n'est certainement pas la première érudite à avoir une libido appuyée et elle n'a rien à branler de toutes les étiquettes accolées au « chaud business » ; elle lit Nietzsche, écoute du Wagner et ne possède pas de téléviseur. Ovidie garde la tête froide et répond à ses détracteurs qu'elle a bien le droit d'assumer sa sexualité devant les caméras si ça la branche, la première raison de son activité étant d'avoir une image positive de son corps et de son sexe. Zoom in !

Contre un féminisme de consommation

Tout le monde n'adhère pas au même féminisme, et le clan d'Ovidie a les jambes aussi ouvertes que l'esprit. La pornstar dit rechercher le plaisir et ne s'enfarge pas dans les fleurs du tapis sur lequel elle se fait prendre en levrette, une position bannie par certaines enragées qui voient de l'humiliation jusque dans l'acte de s'asseoir pour faire pipi. Ovidie fait ce métier par choix — comme beaucoup de ses collègues, prétend-elle — et ne veut surtout pas être défendue par quelque militante antiporno qui s'apitoie sur les droits des travailleuses du sexe. « Nous classer dans une catégorie de victimes, c'est nier l'existence de nos propres moyens d'action. Nous ne sommes plus des enfants et demeurons les seules capables de juger si nous sommes dégradées ou non. Et même si les militantes Chiennes de Garde [un mouvement féministe français] considèrent qu'insulter une femme, c'est insulter toutes les femmes, je ne me considère pas concernée par ce genre et m'autoproclame fièrement "salope" », écrit Ovidie.

« Vraie » féministe ou néoféministe contre la censure (dans la veine des Feminists Against Censorship et Feminists For Free Expression), Ovidie n'adhère pas au mouvement des années 60 qui a fabriqué des consommatrices et des travailleuses, des handicapées incapables de se faire une marmite de soupe, toujours aussi soumises et coincées du cul. « À peine légèrement libérée de son premier maître, l'homme, elle s'est précipitée droit dans les bras de son nouveau maître : le capital. Et cette pseudo-libération ne s'est d'ailleurs produite qu'à la seule condition qu'elle accepte ce "changement de propriétaire". »

Quant à la marchandisation du corps, Ovidie croit que c'est un slogan pratique et dénué de sens. Pour elle, toute activité rémunérée est une marchandisation du corps, qu'on soit pornstar ou éducatrice de garderie. Ovidie ne vend pas son âme ou son corps, elle vend un service. Mettez-m'en trois caisses, c'est pour emporter.

Et l'amour, bordel ?

Voilà tout de suite les gros mots. Au nom de l'amour, on dénonce la porno, soft ou hard. Comme il est plus choquant pour une femme que pour un homme de prendre du plaisir sexuel, l'équation amour + sexe = épanouissement est encore de rigueur. On doit faire l'amour sous peine de passer pour une pute, comme on doit atteindre l'orgasme de peur d'avoir l'air frigide. « Tel est donc le nouvel argument contre le plaisir sexuel pur : le sexe, oui, mais uniquement comme manifestation de l'amour », écrit la pamphlétaire hardeuse.

Pour Ovidie, cette vision réductrice ne peut qu'exclure les mal-aimées et en faire des mal-baisées. « On peut ne jamais rencontrer l'amour. Faut-il se priver pour autant de sexe ? », demande-t-elle.

À défaut d'épouser les convictions de cette jeune comédienne qui fait partie d'une minorité de femmes à ne pas distinguer le privé du public et à trancher entre amour et sexe, on peut admirer sa position, son bagou, son franc-parler et son mari tolérant.

Dans son dernier chapitre, « Conseils destinés à ceux et celles qui rencontrent une pornstar pour la première fois », Ovidie est on ne peut plus claire : « Ne lui parlez pas de la pseudo-aliénation qu'elle subit. Elle est certainement plus libre que vous. » Zoom out, et bas les pattes.

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Visité : le club vidéo Exclusif XXX. 3000 films, une cinquantaine d'arrivages chaque semaine. 5 % de la clientèle est composée de femmes seules et 20 % de couples. Les films les plus hard sont allemands, les plus tendance sont transsexuels et n'attirent pas que les gays tant les « filles » sont jolies. Le proprio, Hong Yu, est charmant et peut vous guider dans vos choix. Toute une section de films pour femmes dans laquelle j'ai trouvé une version de Gladiator qui m'a bien fait marrer.

À surveiller : la sortie de Crime & Passion, un thriller érotique de Veronica Harts, le 31 octobre prochain. 4816 B, avenue du Parc (% 278-5336).

Acheté : la dernière livraison du magazine Bust (féministe, engagé, poil aux pattes et très vibro ma soeur), un spécial sexe, même si tout a déjà été dit à ce sujet. De tout pour toutes : la liste des meilleurs coups au cinéma et en littérature, un article sur la vie sexuelle des juives ultraorthodoxes, des portraits de femmes jeunes ou vieilles et très libérées sexuellement, un article sur des effeuilleurs. Très bon numéro. www.bust.com.

Croisé : l'affiche soft porn de Buffalo Jeans (angle Décarie et Sherbrooke Ouest), où une jeune femme est agenouillée sur un tapis et nous montre son string sous son jean dézippé. Vaut le détour. Ovidie s'en prend également à toute l'industrie hypocrite de la pub qui récupère la porno pour ensuite accuser le X d'aller trop loin. La porno vient de partout, quoi.

Aimé : le recueil de textes Sexe, dirigé par Stephen Bayley (Autrement). Excellente facture visuelle, et la traduction rend justice à ces courts essais qui portent tant sur le péché de virginité que sur la sensualité asiatique, le cybersexe, les orgies, l'adultère, la danse, le sexe et la nourriture, le con, le fétichisme. À offrir sans retenue.

Offert : Le Dictionnaire érotique de Richard Ramsay (Éditions Blanche) à un jeune ami. L'ouvrage est assez complet mais rien sous « pompier » ni sous « porno » ; l'érotisme des autres, comme on dit. Vous pourrez y trouver 2600 mots et expressions, 4000 citations érotiques. Au mot « vit », on dit : « organe mâle de la procréation et de la récréation ». J'aime bien ce mot qu'on ne croise plus beaucoup et qu'utilisaient Apollinaire, Sade et Restif de la Bretonne. Ce dernier a donné naissance aux mots « pornographe » (1764), « érotisme » (1794) et « pornographie » (1803).

Entamé : des préliminaires avec le dernier Alina Reyes, Satisfaction (Robert Laffont). L'auteure du Boucher a toujours la plume aussi mordante et suggestive. Babe et Bobby sont mariés depuis dix ans et partagent leur vie avec Carmen, une poupée gonflable, la femme idéale. Reyes en profite pour asséner quelques vérités sur la pornographie. Cru.

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Chère Joblo

Maux de coeur, de cul et de cocus

Chère Joblo,

L'automne frissonne sa langueur monotone dans nos chaumières et mon chum et moi aurions besoin d'un peu de piment jamaïcain dans notre lit. On a déjà un vibrateur, des films porno et quelques livres de littérature érotique dans le tiroir de la table de nuit. On a même essayé le Nutella, mais personnellement, ça me tombe sur le coeur. Je me demandais ce qu'on pourrait faire de nos dix doigts sans devenir échangistes de banlieue. Selon vous, y a-t-il moyen d'échapper au sexe à la papa-maman sans finir nos vendredis soir au bar L'Orage ? J'haïs retraverser le pont après l'ouvrage.

Je m'achète une perruque et je me déguise en Bond Girl ? J'ai peur d'avoir l'air ridicule. Help !

Bond Girl en devenir

Chère Bond Girl,

Dans mon fourre-tout des scénarios qui vous redynamisent une séance de brouette cubaine avec le régulier, il y a les jeux de rôles. Appelez ça un fantasme réalisé par l'entremise du théâtre, une catharsis sexuelle, une évasion salutaire, une libération de nos conditionnements génériques, le jeu de rôles permet de rester fidèle, de ne pas attraper de maladies qui résistent à l'eau de Javel, de s'éclater en toute sécurité, d'augmenter la complicité avec son conjoint, de chasser l'ennui dessous la couette, d'ouvrir l'appétit et d'avoir de l'entrejambe, c'est-à-dire de l'imagination. Votre perruque de Bond Girl n'est pas une si mauvaise idée, et vous n'aurez pas l'air ridicule si lui-même épingle un noeud papillon à son smoking et vous shake le martini avec ses olives.

Maintenant, une fois la Bond Girl bien brassée et lorsque vous en aurez épuisé toutes les facettes (avec talons hauts, sans pistolet, avec menottes, sans BMW Z3), vous serez sûrement en quête de nouveaux scénarios sans changer le metteur en scène. Les jeux de rôles ont souvent une connotation cheap à l'approche de l'Halloween et tout le monde n'en pince pas pour Spiderman ou Austin Powers. Et vous n'avez sûrement pas besoin de moi pour vous dire comment jouer au docteur. Dites 33 !

Par contre, vous trouverez peut-être de quoi vous amuser beaucoup avec le coffret 36 jeux drôles pour pimenter votre vie amoureuse, d'Albertine et Christophe Maurice, qui vient tout juste de paraître aux Éditions de L'Homme. Ce couple nous offre deux cahiers (un pour elle et un pour lui) dans lesquels on trouve les mêmes scénarios. Seuls les rôles diffèrent. On improvisera le texte sur le squelette proposé : le voisin et la voisine, Lolita et son beau-père, la sexologue et son client, Pygmalion et son bloc d'argile, Natacha et son chien...

Les auteurs ne sont pas cul-cul (pas au sens habituel) et ne vous donnent pas l'impression d'être des pervers grabataires de retour du Festival de Saint-Tite qui trempent leur godemiché dans l'Efferdent en attendant Godot. On se sent complices, la facture est amusante, voire stimulante, et juste assez osée pour décoiffer Marcel. Mon jeu préféré ? Alix, actrice débutante, et Arthur, directeur de casting de films X. Effets spéciaux garantis ou slip remis.

Joblo

Écrivez à cherejoblo@ledevoir.com.