Des lendemains qui chantent

Il y a quelque chose de magique à l'opéra. On s'assoit, et tout peut arriver. Le miracle surgira de la fosse, de la scène, de nous-mêmes surtout. Samedi soir dernier, l'Opéra de Montréal ouvrait sa saison pas comme les autres. Après être passé à deux doigts de la faillite, avoir aboli une douzaine de postes et tordu ses bas de laine pour en extirper le moindre sou vaillant, il a la mine basse.

Alors, samedi à l'ouverture du rideau, une sorte d'émotion vous prenait à la gorge, au parterre. La précarité des institutions artistiques les rend plus précieuses. Déficit accumulé, survie menacée, démission du directeur artistique Bernard Labadie: les Montréalais ont eu droit en feuilleton 2006 aux pires scénarios catastrophe sur fond de décors sombres et de marches funèbres. D'où le motton...

Dans le magazine de la Place des Arts, la direction de l'Opéra de Montréal y allait d'un message dont la lecture rendait tout chose. Il nous assurait du maintien de sa programmation, mais invitait la communauté d'affaires, les abonnés, les commanditaires, tout un chacun, à s'impliquer pour des lendemains qui chantent.

Sinon...

Après tout, une métropole occidentale sans opéra, c'est une ville de province qui n'ose pas dire son nom. Indices éprouvés de civilisation, les opéras, à l'instar des orchestres symphoniques. Or la civilisation bat de l'aile plus souvent qu'à son tour à Montréal. Et on s'en inquiète. Voilà!

L'autre soir, l'auditoire s'enfilait en ligne deux courts opéras de Puccini: Il Tabarro et Suor Angelica. Ce dernier, plus aérien, plus poignant que le précédent, collait à un tragique destin féminin, rappelant celui de la Marguerite de Faust, victime de la misogynie sociale. La voix angélique de Marie-Josée Lord en religieuse flouée, blessée, déshéritée, appelant la mort à son secours, vous serrait le coeur, qu'on avait déjà gros, à cause des vicissitudes de l'opéra.

Ressortez les mouchoirs.

C'est quoi le problème de Montréal pour que les institutions en arrachent à ce point? Un dédain de la culture savante? Oui, mais quelle tristesse! Plus de quarante ans après la Révolution tranquille, ce vieux bogue colle encore aux pavés de notre métropole.

Je suis allée voir cette semaine les représentants de l'Opéra de Montréal, du moins ceux qui restent, après jeu de chaises musicales et cure d'amaigrissement de la compagnie: Pierre Dufour, ci-devant directeur général, et Alexandre Taillefer, le président du conseil d'administration.

On a parlé de tout: plan de redressement par-ci, collecte plus rentable que prévu (déjà 400 000 $ d'amassés) par-là. Y a de l'espoir! Faut pas baisser les bras. Mais elle a connu une année plus rock'n'roll que classique, cette équipe de l'Opéra de Montréal... Son défi: convaincre le grand public que l'art lyrique ne s'adresse pas seulement aux mélomanes avertis, mais aussi à lui. L'OdeM a subi une baisse de spectateurs quelques années durant, puis une timide reprise.

Rien n'est acquis. Pour un tas de raisons. Dont ce gros mur dressé chez nous entre les arts savants et populaires. Avec le vieux complexe du petit qui se croit trop inculte pour accéder aux étages supérieurs et crache en l'air avec bravade. Pareils blocages collectifs n'aident ni la cause de l'Opéra de Montréal, ni celle de l'OSM, à l'heure de traverser des zones de turbulences. Sans compter cette culture du mécénat moins vivante au Québec que dans le reste du Canada. Une chance que les communautés anglophone et juive de Montréal mettent la main au gousset pour soutenir l'opéra. Proportionnellement plus chiches, les francos. Mais allez forger des traditions en deux coups de cuillère à pot...

Faut parfois sortir l'artillerie lourde pour ébranler un peu ce mur opaque; sans nécessairement aller aussi loin que le méga-cirque entourant l'arrivée de Nagano à l'OSM, mais en créant l'événement d'une façon ou d'une autre, pour faire reluire l'art lyrique aux yeux de la foule dubitative. Et pourquoi pas autour de La Traviata de Verdi, que l'Opéra de Montréal présente en novembre?

Il est plus célèbre que bien d'autres, cet opéra-là, inspiré des langueurs et des malheurs de La Dame aux camélias. Or tout un public vient justement d'applaudir cette pièce de Dumas au TNM. Par-delà ses airs célèbres, les charmes phtisiques de la courtisane sont dans l'air culturel du temps. Suffirait peut-être de surfer sur cette vague pour attirer le public salle Wilfrid-Pelletier? Initiative parmi d'autres.

J'écoutais cette semaine les dirigeants de l'Opéra de Montréal parler d'un site internet à développer, des chroniqueurs culturels plus généralistes que pointus à courtiser, histoire de rejoindre le plus large auditoire possible à travers leur spectre évasé.

Ils ont raison, bien sûr. Faut casser les clivages.

D'un côté du foutu mur: les clientèles dites «élitistes», regardées d'un oeil suspect par la foule des défenseurs de la seule culture populaire, qui triomphe par le nombre. Tellement injurieux, ici, le terme «élitiste» que les pauvres intellos québécois, clairsemés d'ailleurs, reculent devant l'outrage. «Chou! aux snobs!»

Ainsi vacillent les opéras. Ainsi recule la civilisation dans une métropole qui ne mérite pas toujours son qualificatif de culturelle.

«Toutte est dans toutte», comme disait Raoul Duguay. Dimanche dernier à Tout le monde en parle, des invités taxaient de platitude deux grands films: Le Goût de la cerise d'Abbas Kiarostami et Free Zone d'Amos Gitaï, sans trop se rappeler le nom des réalisateurs. Rotant d'ignorance satisfaite, à l'hilarité générale des compères ravis de la charge. Tout ça pour appuyer en aval le film Cheech du Québécois Patrice Sauvé, franchement raté, et égratigner les critiques «élitistes» qui avaient descendu la chose au Festival de Toronto.

Cracher sur le raffinement devient la norme, bouder les opéras, bafouer les maîtres du cinéma moderne: autant de glorieux exercices qui se valent les applaudissements du parterre. Mais où le Québec s'en va-t-il avec tout ça? Droit au mur. Pour s'y écraser.

Nous, odieux «élitistes», préférons les lendemains qui chantent aussi du bel canto. Allez nous le reprocher...

otremblay@ledevoir.com

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