Le seigneur de Cahors et le surdoué de Madiran

Dans un monde où, déjà, la vie ne fait pas de cadeau, il faut avoir un sacré culot pour «travailler» le cépage malbec comme le fait Alain-Dominique Perrin, au Domaine de Lagrezette, à Cahors, ou encore le tannat comme l'expérimente avec bonheur Patrick Ducournau, au Domaine Mauréou, à Madiran.

Car nos gentlemans cow-boys du Sud-Ouest ne sont pas de ceux qui vendent la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Ils se contentent plutôt de tirer le meilleur parti de la peau des cépages au vignoble avant, justement, de leur faire la peau au pressoir. Question de calmer, par des maturités optimales, les ardeurs tanniques de la bête. Mais il y a plus.

Le seigneur de Cahors

Alain-Dominique Perrin aime la vie bien remplie et le vin bien en fruit. Si le travail du vin commence évidemment à la vigne — tailles sévères, vendanges manuelles, éclaircissage et effeuillage (où de jolies effeuilleuses s'affairent très tôt à faire rougir les raisins!) —, l'homme lui offre aussi, en aval, un traitement royal. Chais immenses dotés de techniques de pointe sur trois niveaux avec passage de la vendange et du vin par simple gravité et élevage dans les meilleurs bois de la forêt de l'Allier.

Cinq cuvées y sont élaborées: Castel Montplaisir (voir sélections de la semaine), provenant de raisins achetés à des vignerons soumis à un strict cahier des charges; Moulin-Lagrezette (*** - 1), élevé selon les mêmes exigences que pour le «grand frère» (le 1999 est un pur régal: 14,60 $ - 972620); Château Lagrezette (***1/2 - 1), issu des 62 hectares attenants au château, d'un parfum, d'une sève et d'une souplesse fruitée qui étonnent pour un vin de l'appellation (le 1999 est disponible à 22 $ - 972612); la fameuse Cuvée Dame Honneur (****, 3) provenant de sélections parcellaires et de cuves, longuement bichonnée en bois neuf entre 24 et 26 mois et dont le 1999, qui arrivera en décembre (autour de 55 $), se révèle déjà une véritable bombe, au fruité de velours si bien drapé qu'on ne sait de laquelle, cuisse ou gorge, elle tente de dissimuler les formes. Enfin, Le Pigeonnier, issu de malbec à 100 %, au rendement de misère sur une parcelle d'un peu plus de deux hectares à ensoleillement maximum, le tout logé près de trois ans en fût neuf. Un rouge monumental qui sait être plantureux sans perdre ses bonnes manières, puissant tout en maintenant le palais libre après boire. Le millésime 1999 est une pièce d'anthologie (****1/2, 3) en attendant le 2001 qui, au dire de Perrin, s'approche du légendaire 1961!

Le surdoué de Madiran

S'il était québécois, on traiterait Patrick Ducournau de patenteux. Comme il est vigneron français, on le traitera simplement de chanceux. Mais c'est sans doute le tannat qui a le plus de chance dans l'affaire, car s'il donnait autrefois l'illusion de livrer en bouche des vins aux tanins tout aussi vertigineux que rébarbatifs, voilà qu'il troque aujourd'hui la cotte de mailles doublée de crin de cheval pour la chic chemise de flanelle à carreaux doublée d'organdi. Le truc derrière la patente? La technique de micro-oxygénation ou, tenez-vous bien, l'art maîtrisé d'injecter avec une précision diabolique un apport infinitésimal d'oxygène au moût lors de la macération postfermentaire à chaud (avant la malolactique) afin de... vous me suivez? Eh bien, afin d'être meilleur et plus émollient sous la molaire. Miam.

Pari tenu puisque les cuvées Mouréou (40 % tannat, 60 % cabernet franc) et Chapelle Lenclos (100 % tannat) surprennent toujours par ce moelleux des tanins qui ne laisse cependant jamais place à la mollesse ou au manque de structure. Les Madiran Mouréou 1998 (voir sélections de la semaine) et Chapelle Lenclos 1998, dont il reste ici et là quelques bouteilles (21,70 $ - 853804), en sont les preuves vivantes. Pour les férus de technique, ajoutons que si celle du microbullage permet d'améliorer le potentiel de vieillissement du vin, elle assure aussi une meilleure stabilisation de la couleur en fixant les polyphénols (polymérisation accrue qui permet d'éviter les dépôts prématurés en bouteille) tout en amplifiant le pouvoir réducteur du vin. Mais au delà de la technique, il y a le vin. Et il est drôlement bon. Cela devrait suffire.

À paraître, le 4 novembre, la première édition du Guide Aubry 2003 des meilleurs vins et spiritueux (Stanké).

* Code SAQ utile pour mieux repérer le produit. (514) 873-2020, 1 866 873-2020 ou www.saq.com. Potentiel de vieillissement du vin 1: moins de cinq ans; 2: entre six et dix ans; 3: dix ans et plus.

jean-aubry@vintempo.com

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Les vins de la semaine

La bonne affaire

Castel Montplaisir 1999, Cahors, Alain-Dominique Perrin (12,95 $ - 606426)

Deuxième millésime au Québec du petit jeunot issu de l'activité de négoce du Château Lagrezette. Souplesse, fraîcheur et sensibilité fruitée qui touchent au coeur du plaisir sans pour autant se défiler de leurs responsabilités gustatives liées au terroir. Le cahors de tous les jours (1). Note: 1,5/5

L'eau-de-vie

Bowmore Cask Strenght, Scotch Sigle Malt, Islay

(66 $ - 506212)

Il faudra arrêter de dire que ce type d'eau-de-feu ne convient pas aux dames! Cela étant, pointure excentrique et flamboyante, intense, fumée et fortement tourbée ici, s'amplifiant avec complexité et rondeur pour culminer avec puissance sur un final long et un rien rageur. Un pur malt de connaisseur. Note: 4/5

La primeur en blanc

Bourgogne blanc A. Rodet 2000, Antonin Rodet

(16,70 $ - 369033)

Rien à redire, ou plutôt si: ce blanc se surpasse en 2000 tout en en offrant beaucoup pour le prix. C'est substantiel, moelleux et irrésistiblement fruité sur fond vanillé qui ajoute juste ce qu'il faut de charme mais aussi de vérité à l'ensemble (1). Note:3/5

La primeur en rouge

1141, Chianti Classico 2000, Barone Ricasoli

(19,45 $ - 897546)

Il y a des modèles comme ça sur lesquels s'échafaudent tous les autres prototypes, donnant l'heure et le goût justes d'une appellation donnée. Ce vigoureux chianti aux saveurs fruitées de bonne densité, aux tanins mûrs tout ce qu'il y a de savoureux, est de ceux-là. Un bel exemple de rigueur (1). Note: 3/5

Le vin-plaisir

Domaine Mouréou 1998,

Madiran, Patrick Ducournau (18,25 $ - 875146)

Cabernet franc et tannat s'épaulent ici mutuellement sur un ensemble où le jeu révélateur de l'acidité n'interdit nullement à la masse substantielle des tanins de conserver à la fois beaucoup de civisme et d'expression. Une fine gueule que ce madiran qui ne boudera certainement pas un bon cassoulet (1). Note: 2,5/5