La confusion des genres

Au Québec, par les temps qui courent, il se publie ouvrage sur ouvrage sur l'inépuisable question. Chaque auteur aborde tant bien que mal les rapports hommes-femmes qui boitillent à n'en plus finir. Pourquoi les petits gars se plantent-ils à l'école? Pourquoi les filles, pourtant premières de classe, passent-elles trop de temps à se pomponner? Pourquoi les uns et les unes ont-ils tant de mal à se supporter bien longtemps? Pourquoi le tissu familial craque-t-il de partout? Pourquoi les rôles traditionnels s'effritent-ils? Ou encore (variante), pourquoi ne s'effritent-ils pas aussi vite qu'on le voudrait?

Un tas de théories s'ébauchent, avec des arguments logiques enfilés comme des perles. Hélas, la thèse inverse paraît souvent pétrie de bon sens aussi, finissant d'embrouiller le quidam. Le sujet est pris d'un bord. Retourné. Brassé. Jeté à la face de l'autre: «C'est elle qui a commencé!» «Non, c'est lui!» Plus l'encre coule, plus le mystère s'épaissit autour de la confusion des genres.

L'un met le grand désarroi des rôles sexuels sur le dos des mères. L'une conspue le régime patriarcal aux racines millénaires. Certains accusent les féministes enragées d'avoir châtré des hordes de mâles innocents. D'autres, plus fatalistes, concluent que la biologie a conçu les sexes trop différents pour que le masculin s'accorde un jour avec le féminin, un couple fût-il armé de la meilleure volonté du monde et d'un drapeau rose fiché dans le lit.

Qui se farcit toute cette prose se gratte la tête, perplexe, conscient du bel effort collectif investi pour percer le brouillard des rôles sexuels contemporains mais guère plus avancé pour autant. L'ennui, avec ces théories, c'est qu'elles prouvent tout et son contraire. D'où l'envie soudaine de réclamer une minute de silence. Toutefois, celle-ci écoulée, les palabres reprennent de plus belle.

Bien sûr qu'une certaine approche féministe trop radicale n'a pas aidé les garçons à se forger des modèles très inspirants. Mais pour comprendre la débandade des gars, reste aussi à interroger la démission des pères et des enseignants masculins qui abandonnent aux femmes tout le champ de bataille de l'éducation. Reste à s'en prendre aux enfants-rois habitués à traiter les adultes comme leurs valets. Et à interroger la chute des valeurs. On peut frapper en aval, frapper en amont. Aucune réponse miracle ne sortira pour autant du chapeau.

À mon avis, elle a bien raison, Pascale Navarro, dans Pour en finir avec la modestie, de trouver malgré tout les femmes encore rivées à leurs rôles traditionnels. Comme si ça s'effaçait comme ça, des millénaires de rôles traditionnels... Comme si des filles élevées pour être belles et charmantes pouvaient du jour au lendemain, sans tourments, devenir des leaders qui mettent le poing sur la table en imposant leurs vues. Bien sûr que la société le leur fait payer. Évidemment que toutes n'ont pas envie d'afficher leur intelligence. Ça passe si mal... Mais les filles s'ajustent quand même, gagnent des libertés, avancent un peu dans le noir.

Tant qu'à faire: ils ont raison de leur bord, les hommes confus, d'ignorer à quelle sauce apprêter leur masculinité. Panne de modèles. Panne de courant, sermonnés par les filles, empêtrés dans leurs bottines. Soudain ni machos, ni roses, ni rien, petites bêtes un peu perdues qui éveillent l'instinct maternel enfoui chez madame. Si bien que les rôles traditionnels reprennent de plus belle...

Prenez le recueil Paroles d'hommes, série d'entretiens du journaliste Mathias Brunet avec Denys Arcand, Pierre Foglia, Richard Garneau, le père Pops, Guy A. Lepage, publié cette semaine chez Québec-Amérique. Bon! Mathias Brunet se met trop en avant. Allez savoir pourquoi il mêle son vécu à celui des gens qu'il interviewe. Peut-être pour mieux créer une confusion des genres de plus...

N'attendez pas de ces hommes des révélations bien originales sur les femmes. À leurs yeux, rien n'est encore venu combler le gouffre entre les sexes. «Toi le mâle, tu es chimiquement un être différent de celui qui produit des oestrogènes», précise Arcand. «62 ans plus tard, j'ai le sentiment d'en savoir plus sur les tribus du nord du Cameroun que sur les femmes», rétorque Foglia. «On n'a pas du tout la même façon de voir les choses», renchérit Richard Garneau à propos des hommes et des femmes. Et tous s'avouent perdus à l'heure de parler du sexe opposé. Du moins ont-ils l'honnêteté de laisser sa place au mystère...

Dans Paroles d'hommes, il n'est pas seulement question des femmes mais aussi des grandes interrogations de la vie, du type: qui sommes-nous? d'où venons-nous? où allons-nous? Mathias Brunet s'étonne avec candeur de ne pas recevoir de réponses limpides de ses pères spirituels, Arcand, Foglia et compagnie. Juste un doute qui marine dans ce qu'on appelle l'expérience.

L'âge a du moins permis à ces hommes-là de perdre leur naïveté. «Plus tu avances, plus tu découvres ton ignorance, moins tu sais», lui répond Foglia.

À Brunet et à d'autres qui cherchent des modèles et des solutions, on a envie de rétorquer qu'il faut entendre tout le monde et n'écouter personne. Juste s'approprier des bribes de savoir à droite et à gauche, en se forgeant des valeurs au milieu, en acceptant d'être femme, homme ou un peu des deux, voire androgyne à ses heures. La grande confusion des genres a ceci de bon qu'elle nous permet d'éviter les recettes toutes faites et les réponses consommables, jetables. On appelle ça le luxe angoissant de la liberté, je pense...

otremblay@ledevoir.ca