Verts comme des poireaux

Elle: «Vous parlez comme si vous aviez déjà été marié!» Lui: «S’il vous plaît, laissez-moi la joie naïve d’y rêver... »
Photo: Jacques Nadeau Elle: «Vous parlez comme si vous aviez déjà été marié!» Lui: «S’il vous plaît, laissez-moi la joie naïve d’y rêver... »

À eux deux, ils comptent 180 ans de vie, d'expériences diverses, de larmes refoulées et d'autres, plus lourdes, qui ont sillonné leurs rides creusées par les rires. À deux, ils forment un drôle de couple, pieux et taquin, pudique et franc, uni par les destinées parfois nébuleuses de l'édition. Elle agit avant de réfléchir; lui, c'est tout l'inverse. «Les derniers remous de l'orgueil qui s'expriment», s'excuse-t-il humblement à propos de leur petit menuet littéraire.

Nous les vieux - Un dialogue sur la vie et les choses est un échange naïf et sage, à la fois distancié et ancré dans l'époque, la «leur» et la nôtre. Dégagé de la facilité du cynisme et d'une ironie bon teint, ce rendez-vous «amoureux» entre deux personnalités fort différentes pique la curiosité.

Comme les poireaux, ils ont la tête blanche, mais l'esprit est encore vert. Lui, l'historien jadis sportif et grand voyageur, mariant et baptisant toujours les fruits de l'amour à 91 ans. Elle, la trotteuse qui rêve d'être preacher, mère de sept enfants, grand-mère de 17 et arrière-grand-mère de 12 autres.

Je me suis laissé raconter qu'elle partait seule, autrefois, faire du camping en Gaspésie avec ses sept enfants, la machine à coudre attachée sur le toit de l'auto. Pas une moumoune, la mère Lescop, elle ne s'enfarge pas dans le tapis en catalogne. C'est elle qu'on appelle à la rescousse pour «pepper» les troupes dans les résidences de personnes âgées.

«Vous ne nous parlerez pas de sexe, hein?», demande Marguerite, qui n'effeuille plus la marguerite même si elle a un amoureux. «Tout le monde veut qu'on leur parle de sexe. Sinon, on n'est pas intéressants!»

On a parlé sexe aussi. Tendresse surtout, plus significative à leurs yeux. Dans ce monde qu'ils jugent désormais brutal, il faudrait la réhabiliter à tout prix. Tout comme ces gens du quatrième âge, qu'ils souhaiteraient sortir du placard à balais où ils sont enfermés pour la première fois dans l'histoire de l'humanité. C'est un peu pour cette raison qu'ils ont publié ce livre à deux voix: donner une autre image de la vieillesse, encourager leurs semblables à s'investir dans une collectivité qui ne peut plus faire l'économie de leurs enseignements et de leurs cataractes bienveillantes. Ils (nous?) représenteront le tiers de la population en 2041, dont 40 % auront 80 ans et plus.

«C'est à nous, les vieux, à prendre notre place. Retrouver le bonheur de donner aux autres», avance Benoît Lacroix, qui ne craint pas le mot «vieux» et ne fait pas dans la métaphore gâteuse. «Assumer. Il faut assumer sa réalité. J'aime ce mot, majeur à notre âge... », dit-il, toutefois conscient que notre société est obsédée par la réalité: «Même si l'angoisse personnelle peut trouver des solutions, la collectivité n'est pas bien. Il y a un désabusement. La réalité véhiculée par les médias détruit les rêves. Et la réalité est violente en ce moment. C'est crucial, le rêve, la pratique du désir. Je n'ai pas étudié Freud, je peux dire n'importe quoi... mais dans la Bible, la part du rêve est très importante.»

L'écume des jours

Albert Camus disait que vieillir, c'est passer de la passion à la compassion. Au fil des pages, nos deux nonagénaires ont des propos qui soulagent, un regard qui a tout vu, porté sur un monde qui leur échappe parfois, comme l'amour échappe à certains:

«L'amour est comme un arbre. Ses racines doivent être profondes et fortes avant de tenir tête au vent», lance le père dominicain.

«Beaucoup d'arbres, et parmi les plus beaux, ont été déracinés par le vent partout», réplique Marguerite, qui ne se laisse jamais damer le pion.

«L'amour relève du grand art. En ce domaine, on ne peut apprendre que par soi-même. Il faut oser. Savoir se faire confiance. Savoir choisir. Aimer, c'est sculpter sa propre statue, diraient les Anciens», ajoute Benoît, qui ne se prend pas pour le pape.

Je les ai rencontrés au lendemain de Dawson, visiblement secoués, meurtris: «C'est comme si on avait fait mal à mes enfants, dira Benoît Lacroix. Il faut trouver notre bonheur dans les petites choses, la collectivité est en guerre. Aujourd'hui, chaque individu doit faire son bonheur. C'est chacun pour soi, et il ne faut rien attendre des autres. Il y a un découragement vis-à-vis un bonheur durable. Ça engendre beaucoup de solitude. Le bonheur est devenu domestique, presque privé.»

«En vieillissant, on a le coeur plus tendre, plus sensible», ajoute Marguerite. Dans le livre, elle dit: «À notre âge, la solitude est parfois agréable. Elle nous permet de nous reposer des autres en pensant à eux de loin. Mais il ne faut pas en abuser.»

Benoît est pensif: «Moi, je ne donnerais pas ma vie à l'actualité. Je la donnerais au quotidien.»

Marguerite ricane: «Ma mère disait que l'actualité a la vie courte!»

«Moi, c'est mon père qui disait: "Fiez-vous pas aux vagues. C'est le chenail qui mène le fleuve." Moi, c'est le chenail, l'invisible qui m'intéresse», ajoute le natif de Saint-Michel-de-Bellechasse.

Le charme suranné de la compassion

Benoît Lacroix avoue volontiers aimer les femmes à cause de leur tendresse. Et avoir choisi la vie communautaire pour les servir toutes plutôt qu'une seule.

«Et vous pouvez donner l'absolution tout de suite après le péché! Imaginez!», le taquine Marguerite.

Tous les deux se sentent utiles, capables d'apporter une sérénité qui est vraie. Benoît Lacroix aime l'idée de jeter sa pierre dans le fleuve: «Ça crée un remous, une petite pierre, un petit mot, une douceur. Ça fait toute la différence parfois», dit cet homme poétique, qui préconise délicatesse et politesse comme antidote à la violence. «Tout ce qui est petit et qui signifie quelque chose de grand est bien plus beau que quelque chose de grand qui ne signifie rien», philosophe-t-il.

«Moi, j'écoute mes jeunes au téléphone, je couds pour mes enfants, mes arrière-petits-enfants», dit Marguerite, plus terre à terre. Et, contrairement aux femmes de sa génération, elle ne se gêne pas pour remettre monsieur le curé à sa place:

«Vous parlez comme si vous aviez déjà été marié», réplique-t-elle à celui qui parle de l'héroïsme des couples.

«S'il vous plaît, laissez-moi la joie naïve d'y rêver... »

Leur joute est amicale et légère, leurs propos font des vaguelettes à la surface de nos incertitudes modernes. Au-delà de cette connivence ponctuelle, on sait que ces deux rebelles se sont justement rencontrés parce qu'ils n'ont rien à vendre, plus rien à prouver, encore moins à demander. Ça ressemble à Liberté 90, mais sans les paiements mensuels.

cherejoblo@ledevoir.com

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Ceci n'est pas un blogue

La mère de l'assassin

J'ai commencé le livre Il faut qu'on parle de Kevin au lendemain de Dawson et je grignote page après page depuis. Je me sens comme un papillon de nuit aveuglé par la lumière.

La lecture est douloureuse mais elle m'attire parce que j'y trouve des fragments de réponses. Si la mère de Marc Lépine n'a pas réussi à nous expliquer les méandres de la psyché de son fils meurtrier au réseau TVA, comptez sur l'écrivaine Lionel Shriver pour réchapper la mayo.

Ce roman donne la parole à la mère de Kevin, un des ados responsables de la tuerie de Columbine, au Colorado. Et on remettait ça cette semaine... La citation placée en exergue au début du livre est saisissante: «C'est quand il le mérite le moins qu'un enfant a besoin de votre amour» - Erma Bombeck.

L'écriture d'Eva, la mère de Kevin, est à la fois extralucide et d'un humour corrosif. En s'adressant au père de son fils (dont elle est séparée), elle confie tout son cheminement entre le moment où elle décide d'avoir un enfant et celui où elle se rend compte qu'elle n'aime pas ce fils si étranger.

«La question de savoir si le garçon est désespérément mutilé par la froideur de sa mère ou s'il est si foncièrement désagréable qu'il encourage le désamour maternel est au coeur du roman, mais celui-ci ne la résout jamais totalement», écrit Lionel Shriver à propos de son roman, qui a reçu l'Orange Prize l'an dernier et dont on dit qu'il est devenu un succès féministe underground.

Plusieurs tabous sont abordés, dont celui d'avoir ou de ne pas avoir d'enfant, au risque d'engendrer (c'est plutôt rare!) un meurtrier. L'auteur se dit «impressionnée» par les gens qui font encore des enfants, se déclarant beaucoup trop lâche pour se reproduire elle-même.

Maudit beau débat. En attendant, son bouquin ne viendra pas à bout du problème de dénatalité au Québec. Voulez gager?

www.chatelaine.com/joblo

Aimé: le film Quinceanera, la cérémonie de passage ultra quétaine du quinzième anniversaire de naissance célébrée chez les Latinos. Le personnage le plus charmant, celui de Tio Tomas (joué par Chalo Gonzalez), a 88 ans et réussit à calmer le jeu en hébergeant les jeunes en détresse de sa famille. Un film sur la filiation et le lien précieux entre les générations.

Lu: le roman Les Jours heureux de Laurent Graff (Le Dilettante). Un gars normal (?), dans la trentaine, père de deux enfants, décide d'aller terminer ses jours dans un foyer de retraités. «Je suis à ma place, ici, parmi ceux qui n'attendent plus rien et s'abandonnent à une vie caricaturale. Vivre est devenu trop cruellement humain.» Si vous n'avez pas envie de terminer vos jours cloisonné dans un univers débilitant, lisez ça, ça vous donnera l'énergie pour être créatif!

Reçu: une lettre exaltée de la fondatrice de Grands-Mères Secours, une association «planétaire» (basée à Grand-Mère, faut le faire!) qui veut secouer la génération des grands-mères de 55-75 ans. On leur demande de faire don de leur temps, de leur écoute, pour aider les enfants et les ados dans leur milieu, protéger l'avenir et transmettre. Pour celles que ça intéresse: www.lesgrandsmeressecours.ca.

Dévoré: l'article «What is old age for?» dans le magazine Yes (www.yesmagazine.org/article.esp?ID=1273), adapté du livre What Are Old People For? How Elders Will Save The World, du docteur William H. Thomas, spécialisé en médecine gériatrique. Dans l'Amérique du XXIe siècle, seulement deux catégories de citoyens font face à l'institutionnalisation de façon systématique et parfois permanente: les criminels et les vieux. Un article qui montre combien les adultes sont trop occupés par l'action, la production (et l'accumulation de biens) pour vraiment s'occuper de la génération suivante. Les «aînés» sont plutôt tournés vers l'être. Ils nous montrent le chemin, et leur déclin physique les aide à s'assagir. Ils seraient les garde-fous d'une société qui se distingue par ses erreurs de jugement. Si je milite? Non, j'anticipe.

Parcouru: le livre Une vie en plus - La longévité, pour quoi faire?, une discussion entre le biologiste Joël de Rosnay, le journaliste Jean-Louis Servan-Shreiber et l'essayiste François de Closets avec Dominique Simonnet, rédacteur en chef à L'Express. L'ouvrage porte sur les enjeux liés à la vieillesse dans les pays occidentaux. Nous vivrons bientôt dans une gérontocratie qui méprise les vieux. Que faire de ce supplément de vie qui nous permet une seconde adolescence entre 60 et 75 ans? Un bouquin rempli d'observations intéressantes, notamment que les vieux se sont fait détrôner par la science. Ils possédaient les enseignements du passé, mais nous sommes désormais tournés vers l'avenir...

Une question est posée: «Est-il légitime que des légions de "seniors" gorgés de vitalité aient acquis le droit à l'oisiveté?» Finalement, on se rend compte que les REER ne sont pas tout!

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