Perspectives - Le blues du businessman

Les gens d'affaires ont les blues. Avant-hier, ils déploraient qu'on ne pouvait plus rien faire au Québec. Hier, ils proclamaient à l'unisson qu'il ne se faisait plus rien au Québec. On retient que l'opposition au développement économique est systématique, qu'il faut souhaiter une écoute plus équilibrée du discours des gens d'affaires. En clair, on se dit inquiet de ce que le messager issu de la communauté d'affaires n'est pas écouté. Mais sans se demander si ce n'est pas plutôt le message qui ne passe tout simplement pas.

Est-ce le message qui ne passe pas, ou le messager que l'on ne croit pas? Mardi, sous le thème «Pourquoi réinvestir au Québec?», des représentants du monde des affaires parlaient de chute de la compétitivité du Québec et imputait la faute essentiellement au taux de syndicalisation élevé et aux rigidités dans les relations de travail. Hier, sous le thème «Pour sortir le Québec de l'immobilisme», la Fédération des chambres de commerce déplorait qu'une culture d'opposition systématique aux projets majeurs ait pris racine au Québec.

Pourtant, dans le premier cas, 86 % des filiales québécoises de multinationales qualifiaient de positive leur expérience d'affaires au Québec. Et dans le second, la situation découlait plutôt d'un manque de leadership politique pour 43 % des répondants à un sondage. Ils n'étaient que 12 % à attribuer la faute au trop grand nombre de groupes de pression s'opposant aux projets de nature économique.

Cela dit, il est vrai qu'il n'y plus grand-chose qui se fait au Québec. Lucien Bouchard avait décrié cette paralysie en avril dernier. La Fédération des chambres de commerce a bien fait de le rappeler hier. Avant eux, les prévisions de croissance économique pour le Québec étaient l'une après l'autre révisées à la baisse, dans le sillon du ralentissement anticipé aux États-Unis, en l'absence de projets d'investissement, «dans un contexte où on n'a pas beaucoup de marge de manoeuvre fiscale et budgétaire», retenait l'économiste Hélène Bégin du Mouvement Desjardins.

N'empêche que dans l'intervalle, tant les Lucides que des économistes reconnus et des leaders québécois du monde des affaires faisaient l'apologie de l'équité intergénérationnelle pour suggérer que le gouvernement québécois priorise un remboursement systématique de la dette publique. Comme constance dans le discours, on ne peut faire mieux...

N'empêche que les chambres de commerce ont proposé hier que le Québec se dote d'une sorte de conseil économique, d'une instance consultative consacrée au développement économique. D'une agence d'analyse économique qui, à l'instar du BAPE en environnement ou du DSP dans le domaine de la santé et des services sociaux, viendrait conseiller le gouvernement québécois de manière objective, sous l'angle du développement économique.

Tout cela comme si le Québec, avec son ministère des Finances, son ministère du Développement économique, son ministère de l'Emploi, son Conseil du patronat, ses chambres de commerce, ses Manufacturiers et exportateurs ou encore sa Fédération canadienne de l'entreprise indépendante, était à court de «forums qui s'intéresseraient essentiellement au développement économique, à la prospérité et aux conditions de cette création». Tout cela comme si la dimension économique étaient évacuée du discours et des décisions du gouvernement et de ses ministères alors qu'elle est, dans les faits, omniprésente.

Donc, une agence d'analyse économique qui ferait une «analyse objective des faits», qui apporterait un éclairage sur l'impact économique des projets, mais aussi sur l'impact de leur renonciation. En rappelant que «le Québec paie un prix important pour les projets qui ne se font pas». Peu importent la qualité du projet, sa faisabilité, sa viabilité et ses impacts sociaux ou environnementaux. Ne pas faire le Suroît, le déménagement du casino au bassin Peel ou la privatisation du mont Orford signifie que les pertes, en termes de PIB, se chiffrent en milliards, retient-on.

On plaide donc pour la création d'une agence parce que l'économie du Québec souffre d'immobilisme et qu'il faut retenir, selon la Fédération, que pour 11 % des répondants au sondage, c'est lié au fait que les médias accordent plus d'importance aux opposants qu'aux promoteurs. Pour 12 % des répondants, c'est en raison du grand nombre de groupes de pression qui s'opposent aux projets de nature économique.

Pourtant, on observe aussi dans le sondage que 55 % des répondants considèrent que les groupes de pression ne représentent que l'opinion de leurs membres et d'une minorité de la population. Plus parlant encore, 16 % des répondants associent l'échec des projets majeurs à un manque de concertation entre les promoteurs et la population. Et 43 % à un manque de leadership politique. En d'autres mots, à l'absence d'un catalyseur et d'un rassembleur.

Derrière l'alarmisme de leur message d'hier, les chambres de commerce acceptent tout de même de reconnaitre que «nous, gens d'affaires, avons donc la responsabilité de mieux véhiculer les qualités des projets et d'illustrer avec davantage de clarté leurs impacts positifs sur la vitalité de la société québécoise». Plus encore, «il revient aux promoteurs de développer des projets qui arrimeront le plus possible les considérations tant écologiques que sociales, sans pour autant compromettre la valeur économique des projets».

Quand le vrai message est transmis, il passe.

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