Consommation - Le cauchemar de l'épicerie du soir

À en croire le gouvernement Charest, les files d’attente aux caisses des épiceries les fins de semaine et les jours fériés après 17h ne sont pas près de disparaître.
Photo: À en croire le gouvernement Charest, les files d’attente aux caisses des épiceries les fins de semaine et les jours fériés après 17h ne sont pas près de disparaître.

À en croire le gouvernement Charest, les files d'attente aux caisses dans les épiceries les fins de semaine et les jours fériés après 17h ne sont pas près de disparaître. Et ce, malgré une vaste remise en question de la loi sur les heures d'ouverture adoptée à une autre époque.

La campagne actuellement menée par les trois grandes chaînes de distribution alimentaire afin de faire modifier la loi sur les heures d'ouverture des commerces vient de passer à la vitesse supérieure. La semaine dernière, en effet, près de 300 000 cartes signées par des consommateurs ont été déposées par les représentants des supermarchés dans les bureaux de comté des députés provinciaux, histoire, à l'approche d'une course électorale, de sensibiliser les élus à la cause des épiciers.

Le hic, c'est que la graine ainsi semée risque de ne pas produire grand-chose... en raison de l'étrange fin de non-recevoir servie depuis quelques semaines par le gouvernement Charest aux marchands de fruits, de légumes et de pizzas congelées.

Québec, en effet, est catégorique. Il n'est pas question de procéder à une mise à jour de la Loi sur les heures et les jours d'admission dans les établissements commerciaux, dont l'article 6 empêche les épiciers d'avoir plus de quatre employés le samedi, le dimanche et les jours fériés après 17h dans leurs établissements. Ce détail technique est à l'origine, depuis quelques années, de longues files d'attente aux caisses ces jours-là, avant l'heure du souper.

Pourtant, devant ce front commun des géants de l'alimentation et cet appui populaire exprimé par une campagne de cartes postales, le gouvernement Charest estime que le débat sur les heures d'ouverture des supermarchés n'est plus à faire. Selon lui, la chose a déjà été menée en... 1992, époque à laquelle l'administration de Robert Bourassa avait adopté cette réglementation que plusieurs jugent désormais désuète.

Protéger le petit

À l'origine, cette règle des quatre employés visait à protéger les intérêts des dépanneurs et des petites épiceries, qui voyaient d'un mauvais oeil la prolongation des heures d'ouverture des commerces d'alimentation le dimanche mais aussi plus tard en soirée. Cet étirement des plages horaires, bien qu'utile aux consommateurs qui, au tournant des années 90, composaient avec des styles de vie en mutation, était jugé dangereux pour la survie économique des commerces de proximité, alors mis en concurrence à certaines heures avec les géants de la distribution aux grandes dents.

Pour les associations de consommateurs, la contrainte des quatre employés allait également de soi. Pourquoi? Pour éviter une libéralisation trop rapide des règles de fonctionnement des épiceries et freiner ainsi le vent d'hyperconsommation qui commençait à souffler sur le Québec. Avec l'article 6, croyait-on dans ce monde où l'enseigne Steinberg existait toujours, les grandes surfaces auraient été forcées de fermer leurs portes après 17h. Ce faisant, elles auraient alors empêché que le goût de magasiner prenne trop de place dans la vie des gens, surtout les fins de semaine, où les activités en famille plutôt que le magasinage méritaient, selon ces associations, d'être encouragées.

Des mesures inefficaces

Près de 15 ans plus tard, ces bonnes intentions sont loin d'avoir donné la récolte escomptée: les supermarchés sont désormais ouverts de 9h à 23h, sept jour sur sept, dimanches et jours fériés compris. Au grand bonheur des consommateurs, dont plusieurs trouvent ce modèle adapté à leur style de vie. Sauf, bien sûr, après 17h les fins de semaine.

Curieusement, dans l'espace commercial occupé par les dépanneurs, le sourire est aussi moins présent. Censée être protégée par la loi, cette industrie a finalement perdu près de la moitié de ses joueurs en dix ans. Elle en a aussi vu apparaître de nouveaux avec des concepts contemporains de supermarché-restaurant-dépanneur qui sont loin d'avoir été pris en compte par les législateurs de l'ère Bourassa. À cette époque, rappelons-le, Brian Mulroney était premier ministre du Canada, Jacques Demers était entraîneur du Canadien et Richard Séguin, le chanteur aujourd'hui oublié, était interprète masculin de l'année selon l'ADISQ.

Sans surprise, donc, devant autant d'eau qui a coulé sous les ponts, les associations de consommateurs et même les regroupements de propriétaires de dépanneurs — les opposants d'hier — se placent désormais du côté des géants de la distribution. Un choix facile compte tenu des demandes du front commun, loin d'être extravagantes.

En effet, les Sobeys, Métro, Provigo et consorts réclament le droit d'avoir deux petites heures de plus le samedi et le dimanche avant d'appliquer la règle des quatre. Bref, ils veulent fermer à 19h plutôt qu'à 17h. En échange, ils proposent même de fermer leurs portes les jours fériés, laissant ainsi le champ libre, ces jours-là, aux dépanneurs qui, eux, aimeraient bien voir les épiceries fermer à 21h tous les jours de la semaine.

Le décor est posé. Les protagonistes sont loin d'être belliqueux avec, dans leur sac, les ingrédients d'un débat qui, forcément, ne s'annonce pas trop passionné. Et, au milieu de tout ça, les consommateurs, contraints par la vie à se présenter dans un supermarché à 17h30 le samedi ou le dimanche (une bonne heure pour acheter de quoi manger le soir), attendent désormais que le feu vert soit donné pour que Québec inscrive finalement les heures d'ouverture des supermarché dans l'air du temps. Un air du temps fort différent de celui que respirait le Québec en 1992.

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conso@ledevoir.ca

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