Le jupon conservateur

Le gouvernement fédéral a une fois de plus étalé des surplus inimaginables. La somme donne le tournis: 13,2 milliards au 31 mars 2006. Le ministre des Finances, Jim Flaherty, jubilait en signant pour les caméras un gros chèque en carton. On aurait dit qu'il venait de gagner un surplus-o-thon. Il n'en était pas loin puisqu'il s'agit du deuxième surplus en importance depuis 10 ans. Mais il ne devrait pas trop se vanter car ce n'est pas lui qui a fait le travail. Ce sont les libéraux qui ont gouverné pendant 10 des 12 mois de l'année financière.

Mais c'est le reste de l'annonce faite par M. Flaherty et son collègue du Conseil du Trésor, John Baird, qui a été le plus révélateur de l'orientation du gouvernement Harper. En dévoilant où ils réaliseront un milliard d'économies sur deux ans, ils ont montré leur vrai visage, celui de gestionnaires prudents mais aussi fortement idéologiques et têtus.

Surplus ou pas, on ne peut reprocher à un gouvernement de revoir régulièrement ses programmes afin de mettre fin à ceux qui se révèlent inutiles ou dépassés. Le problème, dans ce cas-ci, est que les choix conservateurs n'ont pas tous été guidés par ce principe. Il était tout aussi faux de prétendre — comme l'a fait le président du Conseil du Trésor, John Baird — que le gouvernement devait faire des choix afin de financer ses priorités. Avec 13 milliards de surplus, c'est un peu difficile à faire avaler.

Quand le ministre des Finances, Jim Flaherty, affirme qu'il ne s'excusera pas pour dire «non à de mauvaises idées», il faut examiner de quelles idées il parle. Les compressions imposées représentent des montants minimes par rapport aux milliards dépensés chaque année par Ottawa, mais ses choix reflètent une conception bien précise de l'État, de la défense du droit à l'égalité, de l'importance d'écouter d'autres voix que la sienne.

La décision la plus révélatrice est sûrement celle touchant le Programme de contestation judiciaire, une économie de 5,6 millions sur deux ans. Ce programme a été créé en 1978 pour aider les minorités linguistiques à faire respecter leurs droits. Il a été étendu à tous les citoyens après l'adoption de la Charte. On voulait ainsi que le droit à l'égalité ne soit pas seulement formel mais bien concret et donc assorti de mesures permettant d'en assurer le respect. C'est d'ailleurs ce programme qui a permis aux Franco-Ontariens de combattre avec succès la fermeture de l'hôpital Montfort que souhaitait le gouvernement Harris et dont MM. Flaherty et Baird faisaient partie.

Mais les conservateurs bon teint ont toujours trouvé stupide que le gouvernement paie pour voir ses lois contestées devant les tribunaux. Le gouvernement Mulroney avait d'ailleurs mis fin au PCJ en 1992 dans le cadre de sa lutte contre le déficit. Durant la campagne électorale qui a suivi, seuls les réformistes s'étaient abstenus de promettre son rétablissement. Les conservateurs, eux, avaient changé d'idée. Ce sont finalement les libéraux qui l'ont remis sur pied en 1994.

John Baird, lui, est revenu à l'argument initial des conservateurs, à savoir que le PCJ n'avait pas de bon sens. Et son chef Stephen Harper a ajouté hier qu'il ne voulait pas «payer des avocats libéraux pour contester des lois inconstitutionnelles». De toute façon, a-t-il ajouté, «ce n'est pas mon intention d'adopter des lois inconstitutionnelles». Il devrait en glisser un mot à son ministre de la Justice et se rappeler lui-même que défendre les droits des minorités n'a rien à voir avec les commandites.

Cette argumentation montre que pour les conservateurs — et plusieurs groupes qui applaudissaient hier — l'État n'a pas à donner aux citoyens les outils les aidant à faire respecter leur droit à l'égalité. Ils font fi du rapport de force tout à fait inégal qui existe entre le citoyen aux moyens limités et l'État doté de la puissance nécessaire pour imposer ses vues jusqu'en Cour suprême. C'est pour rééquilibrer un peu les chances en faveur des minorités linguistiques que le PCJ a été créé à l'origine.

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L'opération de lundi a aussi mis en évidence le peu de cas que les conservateurs font des opinions d'autrui. Ainsi, sous couvert d'efficacité, on éliminera ou réduira plusieurs programmes de consultation du public en matière de politique étrangère, d'agriculture et de fiscalité. Le même sort est réservé à plusieurs programme de recherche sur les politiques publiques. Et la Commission du droit du Canada ne recevra plus un sou.

Cette dernière, née des cendres de la Commission canadienne du droit, fermée elle aussi par le gouvernement Mulroney en 1992 et ressuscitée par les libéraux, s'intéressait à la réforme du droit et conseillait le Parlement sur la façon d'améliorer les lois. Le ministre Baird a expliqué que le gouvernement pouvait s'en passer puisqu'il comptait sur les conseils d'une fonction publique compétente.

Encore faudrait-il qu'il l'écoute. On sait que le ministre de la Justice a ignoré les avis de ses fonctionnaires sur une foule de sujets. Le ministre des Ressources naturelles a été tout aussi sourd concernant les programmes ÉnerGuide et Défi une tonne. Ce refus d'écouter était encore apparent lundi après qu'on eut révélé que les fonds inutilisés pour lutter par le passé contre le dendroctone du pin, un insecte qui fait des ravages en Colombie-Britannique, n'allaient pas être réaffectés à cette bataille. On s'en tiendra au budget prévu. Le même jour, un rapport du Service canadien des forêts révélait que l'infestation s'aggravait, menaçait d'autres essences d'arbres en plus de se répandre jusqu'en Saskatchewan.

Et que dire du déséquilibre fiscal? On comprend, aux propos du ministre Flaherty, qu'Ottawa n'y croit plus vraiment. L'entrevue accordée par Stephen Harper à mon collègue Alec Castonguay laisse d'ailleurs peu de doutes à ce sujet.

Les compressions plairont à la clientèle conservatrice, ce qui solidifie la base du PC. Et comme les sommes en jeu ne sont pas importantes, on espère limiter les dégâts ailleurs, parmi les groupes de femmes, les autochtones, les handicapés, les organismes d'économie sociale et ainsi de suite. De toute façon, les propos de MM. Harper, Flaherty et Baird montrent bien sur qui ils misent pour se faire réélire: les classes moyenne et supérieure, «les familles qui travaillent», les «payeurs de taxes». Et leur message sera axé sur l'efficacité, la nécessité d'«en avoir pour son argent», sur le «gros bon sens.» À l'image de Mike Harris.

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mcornellier@ledevoir.com

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