Théâtre - De la difficulté de rester vierge

C'est arrivé trois fois la semaine dernière. Chaque fois en fait que j'ai mis les pieds dans une salle de spectacle. Et à bien y penser, ça arrive presque tout le temps: on se présente toujours au théâtre avec une certaine idée de ce que l'on va voir. On s'attend à quelque chose.

À être touché, ému ou provoqué par un texte, une mise en scène, le jeu d'un comédien. À chavirer, par exemple, avec Anne-Marie Cadieux en Marguerite Gautier. À réagir aux provocations diverses qu'Alexandre Marine s'amuse à semer ici et là dans tous ses spectacles. À être séduit aussi par une histoire d'amour impossible vécue par un Casanova paradoxalement russe jusque dans ses moindres rides.

Et puis voilà que ce n'est jamais vraiment ce qui se passe...

À l'Espace Go, pas vraiment d'histoire d'amour impossible. Plutôt une dernière petite collision pas même sentimentale avant de passer définitivement à autre chose et puis d'abord la présence, la voix de Pierre Lebeau, son souffle surtout, immense, glacial par moments mais, dans la seconde qui suit, incandescent tout autant. Une expérience esthétique qui frôle le ravissement.

Ailleurs, chez Prospero, oui: il y eut provocations diverses. Mais pas où je les attendais. Dans ces petits relâchements plutôt qui poussent comme des boutons d'acné sur les productions qui manquent de temps et de moyens. Dans des petits détails agaçants qui, dommage, risquent d'occulter l'audace du sujet et du traitement tout comme la véritable charge de sensualité et de provocation de tout l'ensemble du spectacle.

Et puis au TNM, je l'avoue, j'attendais probablement d'être séduit par Marguerite Cadieux, ce qui n'arriva pas vraiment, les tics de la production en général — et les accents convenus d'un texte le plus souvent décevant — prenant ce soir-là d'abord toute la place.

Mais peut-on vraiment arriver vierge à un spectacle? Si n'est pas toujours facile avec toutes les rumeurs et les échos en tous genres qui circulent dans le «beau milieu» à des vitesses atteignant souvent celle de la lumière, c'est bien sûr une attitude à développer. Encore plus pour ceux et celles qui ont pour métier d'être là pour en parler ensuite. Avoir des attentes, c'est déjà tirer la production vers soi avant même de l'avoir vue. C'est presque imposer un cadre au spectacle. Ne pas lui laisser la liberté de prendre la place qu'il veut prendre, comme il veut la prendre. Et c'est surtout rendre encore plus difficile la totale disponibilité que doit avoir le spectateur.

Totale ?

Presque. Parce qu'il y a quand même des balises. On peut bien vous proposer un Macbeth «version country» sur fond de danse en ligne, mais la production a avantage à faire rapidement état de ses qualités... L'exemple est extrême, bien sûr, mais il illustre bien le fait qu'il est difficile de tenir la bêtise en laisse pendant plus de 20 minutes sur une scène de théâtre avant que ne s'envolent en fumée ce que l'on pourrait appeler les conditions gagnantes de l'écoute idéale. Et alors là, bonne chance; les vierges offensées ont la dent longue!

Dans le meilleur des mondes, on sait bien que Macbeth n'est pas homme à danser le Madison, même l'épée à la main, mais on est prêt à voir comment quelqu'un a pu oser y penser...

Autre temps

Parmi toutes les choses qui nous filent entre les doigts, il y a aussi ces livres happés par les coins de bureau ou avalés par la paperasse et qui ne réapparaissent que des mois plus tard, parfois même jamais. J'aurais voulu vous parler de l'un de ceux-là resurgi d'un trou noir, celui de Michel Vaïs, L'Accompagnateur paru l'hiver dernier aux éditions Varia. Mais je ne sais trop comment. Plutôt étrange parce que Vaïs amorce son livre en parlant d'une époque que j'ai, disons, bien connue. Celle du petit milieu théâtral qui prenait difficilement forme ici, avant et autour de la création des Belles-Soeurs.

Avant de faire des études poussées en théâtre, de faire partie de la rédaction puis de diriger les Cahiers de théâtre Jeu et de tenir chronique à la radio culturelle de Radio-Canada, Michel Vaïs fut comédien et même auteur et metteur en scène à l'occasion. Il a vécu l'époque des Saltimbanques, une petite compagnie qui avait pignon sur rue dans le Vieux-Montréal au milieu des années 60, tout près des locaux du Devoir à l'époque. Tout ce qui bougeait de théâtreux est passé par là dans ces années de gestation alors que, sur les scènes «officielles», quelques compagnies à peine se partageaient les rares spectateurs intéressés par le théâtre. Mais c'est là aussi que se formait la relève. Tout comme un peu plus tard à l'Eskabel, où Vaïs a travaillé avec Jacques Crête. Il nous raconte tout cela avec force détails tout comme d'ailleurs son séjour de plus de 20 ans à la radio d'État et son passage au Devoir aussi où il a surtout couvert le théâtre d'été.

Mais comment vous dire? Le parcours est si personnel, le récit si personnalisé — Vaïs cite des articles qu'il a publiés un peu partout et règle quelques comptes en passant — qu'on arrivera difficilement à reconnaître et à se rappeler des moments marquants des dernières décennies à travers les branches des expériences vécues par le chroniqueur. On trouvera néanmoins là plein de renseignements sur des sujets qu'on n'a pas beaucoup abordés ailleurs — le milieu des petites compagnies, la création de l'Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT), les théâtres d'été, la critique en général, etc. — et qui, au bout du compte, en arrivent à tracer une sorte de petite histoire qu'on connaissait mal jusque-là. C'est le principal mérite du livre.

En vrac

- Parmi toutes les activités proposées dans le cadre des Journées de la culture, le 30 septembre, la Maison Théâtre offre, sous le titre Manipulation impromptue, deux matchs de la MOMI (Manipulations d'objets et de marionnettes improvisées). Une première séance, à 11h vise les enfants de 7 ans et plus, et, à 20h, les ados de 16 ans et plus sont invités à voir travailler différemment les artistes de la marionnette. L'entrée est gratuite, évidemment, mais il faut se procurer des laissez-passer à la billetterie de la Maison Théâtre (514 288-7211, poste 1). Soulignons aussi que l'École nationale de théâtre (5030 Saint-Denis) ouvre ses portes de 11h à 17h aux intéressés

- Samedi qui vient toujours, de 9h30 à 15h45, l'Association des professionnels des arts de la scène du Québec (APASQ) tient une journée d'étude sur les enjeux économiques et artistiques auxquels font face les créateurs. Il y aura des présentations, des témoignages et l'on aura droit aux résultats d'une enquête réalisée par l'APASQ sur les réalités du métier. Ariane Émond animera la rencontre qui vise à un échange de vues global permettant de «débattre publiquement des pistes d'action pour revaloriser» les métiers des membres de l'Association. Ça se passe à la salle Claude-Gauvreau du pavillon Judith-Jasmin de l'UQAM.

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