Voyages: De cartes et d'exactitude

La carte est l'outil privilégié du voyageur. Sans elle, comment reconnaître son chemin, planifier ses itinéraires ? Mais encore faut-il que celle-ci soit précise et n'induise pas en erreur. Ce qui n'est pas toujours le cas, même quand on croit avoir affaire à des éditeurs aussi sérieux que Michelin.

Certes, des progrès considérables ont été accomplis depuis le temps des explorateurs qui traçaient leurs cartes à main levée, puisant à même leur sens de l'observation, s'aidant de la position des astres dans le ciel et d'instruments tels que l'astrolabe et le sextant. Aujourd'hui, les photos satellites, les relevés GPS et les infinies ressources des ordinateurs permettent de dresser le portrait détaillé des plus infimes parties de la planète. De quoi faire regretter au géographe Ptolémée d'être né à son époque, lui qui, au deuxième siècle de notre ère, a mis au point, entre autres, la longitude et la latitude.

L'an dernier en cette chronique, j'étais tombé à bras raccourcis sur la dernière édition du Guide vert Michelin consacré au Québec. Tout autant déçu qu'étonné, je relevais un nombre considérable d'erreurs factuelles : endroits mal localisés ou mal nommés, superficies inexactes, informations approximatives, sinon fausses, et j'en passe. Je disais également qu'une maison aussi vénérable et prestigieuse ne pouvait se permettre pareil laxisme. Si cela est vrai pour le Québec, m'étais-je demandé, qu'en est-il pour les autres titres de la collection ? Non ! non ! m'ont répondu les représentants de Bibendum. Il s'agit d'une exception et toutes ces erreurs seront corrigées dans la prochaine édition.

Fin septembre, Michelin Amérique du Nord (Canada) inc. m'a envoyé un communiqué annonçant la parution du nouvel Atlas routier-Amérique du Nord vendu 19,95 $: « D'utilisation facile, il sera plus agréable que jamais de planifier un voyage et de suivre un itinéraire » puisque les cartes y sont classées selon la « logique de la conduite automobile », c'est-à-dire par région géographique et non par ordre alphabétique, l'« une des plus grandes innovations de cet atlas ».

Alléluia ! Vu la qualité des cartes que produit Michelin pour l'Europe et le reste du globe, il y a matière à se réjouir. Pauvres gens, versez plutôt une larme, ledit atlas, malgré d'indéniables qualités de clarté, de reliure et de présentation, véhicule nombre d'erreurs que je ne relèverai pas toutes ici. Permettez que j'en signale quelques-unes. Sur les planches de la Gaspésie (aux pages 177, 178 et 179), la localité de Cloridorme, qui est un centre pêche important, n'est pas indiquée, alors que l'encarté de la planche 183 montrant le nord-est du Québec et le sud du Labrador situe Gagnon, une ville disparue de la carte (dans tous les sens du terme) depuis longtemps, et le Relais Gabriel qui, lui, n'est qu'une étape routière dotée d'un minimum de services.

Autres exemples : au Saguenay, Sainte-Rose-du-Nord et Saint-Basile-de-Tableau, sans conteste de magnifiques endroits desservis par des routes, ont été oubliés : Il en est de même pour les villages de la Patapédia qui dominent les hauteurs à l'exutoire de la MatapédiaÉ même si, sur l'autre versant, Saint-André-de-Ristigouche a droit à l'existence.

Détails, direz-vous peut-être. Convenons que toute carte est faite de détails (qui sont aussi des points précis dans l'espace), surtout une carte routière à laquelle doivent se fier des voyageurs qui ne veulent pas s'égarer. D'autres erreurs, cependant, sont plus lourdes. Ainsi, la planche de la page 7 présente la forme qu'avait le lac Caniapiscau avant la formation du réservoir éponyme lors des travaux de la Baie-James, ce qui remonte à plus de deux décenniesÉ Glissons sur l'absence, sur la même planche, des routes du Nord et Trans-Taïga et de celle qui rejoint Waskaganish, communauté autochtone identifiée sur cette carte.

D'autres omissions font lever le sourcil : celle de la route de la Sainte-Marguerite au nord de Sept-Îles, celle de la station du Mont-Grand-Fonds dans Charlevoix dont le nom n'apparaît pas à côté du pictogramme qui en indique la localisation. Omissions d'autant plus surprenantes que les plans de commerciaux, tout en laissant sans noms des liaisons aussi importantes que les ponts Jacques-Cartier et Honoré-Mercier qui relient l'île de Montréal à la rive sud.

Quant à lui, le tableau des distances (difficile à déchiffrer, soit dit en passant) donne des informations différentes de l'Atlas routier du Canada de Sélection du Reader's Digest : 531 km entre Montréal et Toronto (versus 539), 4893 km entre Montréal et Vancouver contre 4801), 940 km entre Québec et Halifax (contre 982), 3775 km entre Québec et Calgary (contre 4014). À qui se fier ?

Plus grave encore est l'utilisation à gogo de l'anglais. Quelques exemples : Forillon National Park (en Gaspésie), Atlantic Ocean, Pointe-de-l'Est National Wildlife Area (aux Îles de la Madeleine), Appalachian Mountains, Gatineau Park (dans l'Outaouais), McGill University et Molson Centre (à Montréal), Montreal International Airport Mirabel, University Health Care Center (à Sherbrooke), Grand Sault (au Nouveau-Brunswick) sans le trait d'union qu'exige ce toponyme en français. Pour sa part, le tableau en double page des road conditions and requirements est tout en anglaisÉ

Je comprends que les fonds de cartes soient fabriqués aux États-Unis et que Michelin conçoive ses produits pour l'Amérique du Nord. Cela ne devrait toutefois pas l'empêcher de considérer avec respect le marché francophone du Canada et de consentir aux adaptations et traductions qui s'imposent. Si Sélection peut le faire, pourquoi pas cette maison très française ?

Faut-il y voir un dérapage ?