À l'ombre des «nouveaux démocrates»

Parmi les idées reçues de la rentrée médiatique à New York, la plus à la mode clame la vulnérabilité du Parti républicain à la catastrophe en Irak. Selon les bien-pensants, le président Bush, autrefois fortifié par sa politique belliqueuse, pourrait bien mener ses partisans à la perte de leur majorité à la Chambre des représentants ainsi qu'au Sénat.

En effet, Bush a nettement baissé dans les sondages. Avec chaque bombe tuant et blessant des soldats américains, avec chaque massacre perpétré par une secte religieuse ou une milice rebelle, la mission «démocratique» prônée par la Maison-Blanche paraît de plus en plus inutile à un électorat déjà dégrisé par l'absence de la supposée bombe atomique de Saddam.

Encore plus menaçant pour les républicains, de nombreux intellectuels et politiciens de la droite ont abjuré leur soutien à la guerre et à l'occupation illimitée. Même les produits français (y compris la politique étrangère «chiraquienne») se voient de nouveau admirés dans les milieux conservateurs. Sans faire de bruit, le restaurant de la Chambre des représentants a rétabli le nom «french fries» remplacé pour un temps par «freedom fries». L'auteur de ce changement patriotique en 2003, le député républicain Bob Ney, n'était plus là pour défendre son oeuvre, ayant plaidé coupable, il y a deux semaines, à des accusations de corruption.

Cependant, je ne crois pas à la thèse d'un Bush vaincu en novembre. Car, pour arriver à une défaite républicaine, il faudrait qu'il y ait une victoire démocrate. Et jusqu'à présent, les démocrates, dirigés par une oligarchie plutôt que par la rue, ne sont toujours pas un parti d'opposition.

Les politologues américains diront que manquent aux démocrates ces machines politiques menées par des politicailleurs comme l'ancien maire Richard J. Daley de Chicago. Mais ils ne comprennent pas vraiment la structure du Parti démocrate actuel dominé par le couple Clinton — qui est pro-guerre — et ses alliés dans «K Street», la rue qui compte le plus dans une capitale corrompue par les groupes de pression et leurs avocats.

En tant que collecteurs de fonds par excellence, Bill et Hillary continuent à tenir étroitement les rênes de l'organisation politique, malgré sa récente évolution en parti minoritaire. Dès le début de leur règne en 1993, les Clinton se sont présentés en costume de «nouveaux démocrates», prêts à s'accommoder du grand capital, et surtout des exigences du système de financement électoral. À l'époque, Bill Clinton avait mis en avant un grand projet de libre échange nord-américain — hérité de Bush père — pour afficher sa disponibilité aux grandes entreprises et à leurs p.d.-g. qui, à peu d'exceptions, appuyaient le Parti républicain.

Acrobatie difficile lorsqu'une nette majorité du Parti démocrate — demeure traditionnelle des syndicats — s'opposait à l'ALENA qui n'était, à leurs yeux, qu'un accord d'investissement entre les États-Unis et le Mexique afin de mieux exploiter une main-d'oeuvre bon marché. Clinton a quand même remporté la victoire, avec l'aide essentielle du Fortune 500 et le soutien discret d'un républicain, l'archi-conservateur Newt Gingrich. Rapidement, les efforts du jeune président pour le compte des grandes entreprises ont été généreusement rémunérés, mais sa trahison de la base démocrate a coûté cher. En 1994, le parti fondé par Thomas Jefferson a perdu sa majorité dans la «maison du peuple» (chambre basse au congrès) pour la première fois depuis 1954 et ne l'a depuis jamais regagnée.

Cela n'est pas surprenant, puisque le programme des démocrates est à contre-courant des aspirations populaires. Voilà que 57 % des Américains, selon un sondage de CNN publié en août, veulent établir une date limite pour retirer toutes les troupes de l'Irak. Malgré les sentiments antiguerre, une résolution du sénateur John Kerry de retirer presque toutes les troupes avant le premier juillet 2007 a reçu le soutien de seulement 12 démocrates parmi les 44 que compte le Sénat. Les chefs du parti — les sénateurs Clinton, Reid, Biden et Feinstein — ont tous voté contre, se disant critiques de la conduite et non du but de la guerre.

Parallèlement, les grands esprits autour des Clinton s'accrochent toujours aux principes du libre-échange, malgré l'accélération du mouvement de délocalisation des emplois qui vide les usines de nombreuses villes. En 2000, le président Clinton avait donné le coup de grâce aux syndicats avec l'accord de normalisation d'échange avec la Chine — pacte qui a accéléré les délocalisations de l'emploi industriel — ainsi qu'aux simples soldats électeurs démocrates. Quelques-uns se sont convertis à la foi républicaine/chrétienne, qui, au moins, promet de sauver votre âme, sinon votre boulot. Pire, je crois qu'une grande portion des anciens cols bleus ont simplement cessé de voter. À quoi bon?

Aujourd'hui les démocrates ont besoin de gagner au moins 15 sièges pour obtenir une majorité à la Chambre des représentants et un minimum de six au Sénat. La chose serait possible, sauf que les boss modernes du parti s'intéressent davantage à la chasse à l'argent qu'à la quête de voix. Un seul exemple suffit: en juillet, Rupert Murdoch, monstre milliardaire de la droite, a organisé une fête pour amasser des fonds pour Hillary, à présent le candidat présidentiel préféré du prétendu parti des ouvriers.

En outre, Richard M. Daley, le fils du légendaire maire Daley qui occupe à son tour le siège de maire de Chicago, vient à son tour de rendre service au grand capital et aux principaux bénéficiaires du «libre échange». Il a mis son veto à un règlement adopté par le conseil municipal qui aurait garanti un salaire vivable aux employés des grandes surfaces, notamment à ceux de Wal-Mart. Payer 13 dollars l'heure en salaire et avantages sociaux avant 2010 était trop pour cet officier supérieur de l'armée des Clinton. Ce n'est pas par hasard que Hillary faisait partie du conseil d'administration de Wal-Mart de 1986 à 1992 et que Daley a fait de son mieux pour faire adopter l'ALENA, en 1993.

En fait, tout cela est une merveilleuse stratégie pour maintenir le contrôle d'un parti politique. Dommage que ça serve aussi de stratégie électorale pour les démocrates. Les mêmes manoeuvres — se plier à la politique de guerre et au pouvoir financier — ont échoué en 2002 et 2004 et échoueront en 2006, à moins d'un miracle, face à un président qui aime le pouvoir encore plus que les Clinton.

John R. MacArthur est éditeur du magazine américain Harper's.

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